Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

17 articles avec livres

en partage

Publié le par ap

 

"Le huitième ouvrage de la collection portfolio (en un an d’existence) présente quelques aspects du travail du peintre Philippe Agostini : des toiles, en atelier ou en exposition, et un texte de Jérémy Liron qui les mettent en perspective. Si les tableaux parlent pour eux-mêmes, possèdent une évidence qui échappe autant à la figuration qu’à leur description, l’échange qui se noue entre J. Liron et les œuvres de P. Agostini tient autant d’une interrogation sur la nature de ce travail que d’une relation à elle, relation critique et, faut-il le dire, affective.[...] " Arnaud Maïsetti

 

DSC08242.jpg

J.Liron I Chaque oeuvre cherche après ce qui la fonde.

>> publie.net

Publié dans livres

Partager cet article

Repost 0

Je n’aime que les débris qu’au large (en long et de travers…)

Publié le par ap

(Jérémy Liron)

 

 

L’humble usage des objets, de Jérémy Liron, dès le prologue, donne le ton : «  Ce texte a été écrit dans sa version initiale, à la suite d’un diner lors d’une résidence d’artiste […] la réflexion m’avait été suggérée par les quelques expositions que j’avais pu visiter à l’époque […] il m’arrivait régulièrement de continuer la discussion à part moi , en marge de carnets lors de mes voyages en train, d’accumuler des notes désordonnée et parfois contradictoires sur quelques bricolages artistiques ou quelques œuvres bricolées […] A l'invitation de Josué Rauscher enfin, j'ai assemblé ces quelques notes : incomplètes et hasardeuses, se récapitulant souvent, désordonnées, propos bricolés en somme. »

 

DSC06712.jpg

 

Le livre est ainsi composé d’une suite de réflexions, délimitées par une formule qui en trace les contours flottants, sans qu’il n’y ait d’étanchéité entre chacune d’entre elles. Les fils conducteurs sont simples (Pauvre artiste, faire bricolé, impatience et délassement , un côté régressif…), décliné en une vingtaine d’items, qui sans chercher à approfondir se contentent d’explorer  - comme l’on construit justement ce type d’objet par gestes successifs, en tournant autour, en déplaçant progressivement l’une ou l’autre des pièces, en rebondissant sur l’une ou l’autre des propositions… -  des pistes sur la nature et la fonction de cette forme esthétique.

 

De la contrainte économique, qui amène à considérer de modestes matériaux pour en faire  de pauvres objets, dont l’effet peut parfois relever d’une certaine préciosité, de l’attitude volontaire ou désinvolte qui, d’un geste machinal, compulsif ou distrait, conduit à fabriquer, en passant le temps, de petites poésies visuelles…  Jérémy liron pose une suite de jalons qui sous-tendent, tour à tour, plusieurs de ces objets dont, bien souvent, sans l’espace où ils sont mis en valeur, on ne relèverait que l’indigence de leur matière, de leur forme, de leurs assemblages précaires… De l’emprunt à l’art populaire (en mimant ses mines) aux différents modes d’assemblages (rafistolage, empilement, montage, emboîtement…), il appuie son propos sur de multiples exemples (artistes et ou attitudes), croisant ainsi diverses pratiques de la sculpture à l’installation en passant par des incises sur le cinéma et l’architecture.


DSC06708.jpg

 

Ce bric-à-brac d’objets prend forme, peu à peu, s’ordonne au fil des pages, tel un petit mécano de poche. Parfois, les reliefs d’un repas ressurgissent, comme autant de volumes qu’une main distraite déplacerait, le temps d’une phrase, pour animer le plateau de la table, s’animer, se mettre en ordre de marche et s’écrouler sur le bord d’une assiette, devenant des ruines ou redevenant des restes.

Toutes ces cas de figures sont des signes qui, dans un certain ordre entrecroisé, combiné, produisent, par frottements, des étincelles de sens.

 

DSC06715.jpg

Le petit livre de Jérémy Liron, sous l’humble  aspect d’une suite de notes, rassemblée autour d’une question relativement contemporaine, l’usage des objets et du bricolage dans l’art, n’est ni un essai théorique, ni un texte critique, mais une sorte de conversation qu’il nous propose simplement de partager.


  __

 

 

Jérémy Liron, L’humble usage des objets, Nuit Myrtide Editions (publication à l'occasion de l'exposition collective "Son filetage mord dans la matière et sa tête tient l'assemblage" à la Galerie SMP

 

Jérémy Liron, Dans la solitude. (Exposition à la Galerie Isabelle Gounod – Paris, 19-05 au 24-07-2010) >> lire l’article sur espace-holbein

 

 

 

Publié dans livres

Partager cet article

Repost 0

Choir (si loin, si près...)

Publié le par ap


35b.jpgChoir est un verbe. C’est aussi une île. Choir est un lieu où l’on tombe, sans fin. Choir est une chute libre dans un puits sans fond. « Libre » n’est pas vraiment le terme adéquat aux dires des résidants : « imposée » conviendrait mieux sans doute. Choir serait donc une figure imposée, un salto avant – ou arrière, selon la direction du regard et la position de l’île -. Mais, même en effectuant cette pirouette, il n’est pas possible de faire le tour de la question. Attention à l’angle des chutes !

 

On tombe sur Choir par hasard : on s’y échoue en tombant des nues, et c’est par le même chemin que l’on espère en vain s’en sortir. Choir est grand comme un carré de tissu (de ceux que l’on tire de la poche pour essuyer les morveux). D’ailleurs les qualités géologiques du sol de cette île en sont proches : glaireuses et molles. Mou, Choir l’est par ses sables autant que par ses marécages. On s’y enfonce aussi facilement que l’on se mouche, et l’on s’y enrhume à en mourir. On y meurt à la pelle, à coup de pieux, de pioches, et de pierres ou parfois broyé par les mâchoires de la terre, quand survient un tremblement. A Choir, on vit coupé de tout. Et souvent de ses restes.

 

Choir est une contrée hostile, peuplée d’individus vils, fantasques et grotesques. L’organisation sociale, les us et coutumes, les faits et gestes de ces êtres révèlent, par plus d’un aspect, un réel manque de savoir vivre. Tantôt hargneux, tantôt pleutres ils s’ébrouent ou s’invectivent telles des bêtes.


32.jpg

Leur seul crédo, douce illusion, est de croire au retour d’un sauveur qui viendrait les arracher à leurs tristes conditions. Choir à un père : Ilinuk, dont la légende dorée, que raconte encore l’un de leurs ancêtres, alimente les rêves d’essor. Avec ce père, Choir et son peuple de rustres, espèrent un improbable envol. A lever les yeux au ciel, ils risquent tout au plus, la douche froide (orages et désespoirs), ou à sécher sur pieds : c’est Choir achevé.

 

Choir est une île noire (sans orang-outang) et blanche, noire de mouches, blanche de guano, aride et gluante, couverte de punaises. Qui s’y frotte s’y pique (d’un intérêt certain).

 

Et, rassurons nous, toute ressemblance de ce lieu lugubre et invivable avec notre monde, n’est que purement fortuite.


___

 

 

Eric Chevillard, Choir .Editions de Minuit, 2010 

Illustrations tirées du carnet recouvert "Manual Training", ap 2005

 

Publié dans livres

Partager cet article

Repost 0

Choir

Publié le par ap

41.jpg

 

« Île blanchie de guano, cerclée de plages de sable volcanique noir, poussant sur ses pentes une jungle verte qui s’étage en arrière-plan sur le ciel changeant – mais souvent rose orangé, aux crépuscules du jour et de la nuit -, battue par des eaux turquoises ourlées d’écume, Choir doit être si belle, vue depuis la voûte céleste, qu’il se pourrait qu’Ilinuk ne parvienne tout simplement pas à se détacher de sa contemplation pour démarrer sa fusée et venir nous arracher à cet enfer. Et puis la poser où, cette fusée, dans quelle couleur ?

 

Le nez sur le motif, nous n’inhalons que du gris. Il y a ce secret que nous perçons dans notre jeune âge, que les enfants se confient à voix basse, initiés par un grand frère ou par une conversation d’adultes surprise depuis leur cachette (le placard où nous serrons ces méchants diables) : il faut se couper, à Choir, pour connaître la couleur rouge, la couleur des couleurs, qui est dit-on de toute splendeur. On y va donc, courageusement, bravant la douleur, mais les mouches sont tout de suite sur la plaie en si grand nombre que certains se vident de leur sang et meurent sans avoir vu autre chose que le grouillement noir des diptères insatiables. »

 

Eric Chevillard Choir Les Editions de Minuit 2010 .P.93

 

 

 

__

Illustration tirée du carnet recouvert "Manual Training", ap 2005


 


Publié dans livres

Partager cet article

Repost 0

Peut-on se voir se voir?

Publié le par ap


"La meilleur part de notre mémoire est hors de moi" disait en ces années- là Marcel Proust. Il aurait aussi bien pu écrire : "la meilleure part de notre moi est hors moi." Ce moi "insauvable", éparpillé, volatilisé, ce moi simple effet d'irisation sur la surface tendue du monde - Homo bulla -, qu'en puis-je appréhender? On ne s'entend pas parler, on ne se voit pas marcher. Peut-on se voir se voir? Pas même : l'image en miroir est une image inverse.


Jean Clair, Autoportrait au visage absent. Editions Galilimard 2008. P.410



Publié dans livres

Partager cet article

Repost 0

Ainsi, des astres...

Publié le par ap



"   Quant au fou, il les contemple en état de repos, suspendu dans les airs. Le jour, il admire le soleil qui réchauffe la terre sablonneuse du plateau où il cultive. Et la nuit il admire encore le soleil dont il voit le reflet sur la lune, chaud, mou et agité.
    
     Nous n'agissons pas, nous sommes agités, affirme le fou dans son hamac.
    
     Puis il passe à la bette, dans l'abondance générale. Ses feuilles élevées sur haut pétiole étouffent les carottes, ses voisines dont la racine fourche et trifourche et que ronge le rat, le rat qui ronge la racine, la racine de l'arbre en fleurs, bref il faut agiter l'outil, cracher, suer et s'instruire."

Eugène Savitzkaya, Fou trop poli, Les Editions de Minuit, 2005. (P.28)


Publié dans livres

Partager cet article

Repost 0

L'autofictif

Publié le par ap


«En septembre 2007, sans autre intention que de me distraire d’un roman en cours d’écriture, j’ai ouvert un blog, quel vilain mot, j’ai donc ouvert un vilain blog et je lui ai donné un vilain titre, plutôt par dérision envers le genre complaisant de l’autofiction qui excite depuis longtemps ma mauvaise ironie.

Rapidement j’ai pris goût, et même un goût extrême, à cet exercice quotidien d’intervention dans le deuxième monde que constitue aujourd’hui Internet et à ces petites écritures absolument libres de toute injonction.

Mon identité de diariste est ici fluctuante, trompeuse, protéiforme. Je me considère à mon tour comme un personnage, je bascule entièrement dans mes univers de fiction où se rencontre aussi, non moins chimérique, le réel.

Je ne m’y interdis rien, c’est le principe, ni la sincérité ni la mauvaise foi, ni même à l’occasion l’assassinat.


[...]»


Éric Chevillard, L'autofictif, Journal 2007-2008, à paraître aux Éditions. L'Arbre Vengeur


Publié dans livres

Partager cet article

Repost 0

Cette invisible lumière qu'est l'obscurité du présent...

Publié le par ap

Dans un petit livre qui reprend la leçon inaugurale du cours de philosophie théorique donné en 2005-2006 à l'université de Venise, Giorgio Agamben interroge en six points la notion de contemporain. « De qui et de quoi sommes nous contemporains? Et, avant tout, qu’est-ce que cela signifie, être contemporains? »

La première proposition, faite en écho à un remarque de F. Nietzsche considère que "Celui qui appartient véritablement à son temps, le vrai contemporain, est celui qui ne coïncide pas parfaitement avec lui ni n'adhère à ses prétentions, et se définit, en ce sens comme innactuel; mais précisément par cet écart et cet anachronisme, il est plus apte que les autres à percevoir et à saisir le temps." Autrement dit, à vouloir coller à son époque, se couler pleinement dans les schémas qu'elle propose, est la meilleur façon de ne pas la voir. C'est la question de la distance qui est ici pointée, la distance suffisante pour une mise au point nécessaire.

La seconde proposition s'appuie sur la lecture d'un poème qui, par la métaphore de la colonne vertébrale, suggère l'idée de l'enchaînement et de la rupture que représentent la figure du siècle, de l'espoir naissant à ses feux resplendissants, jusqu'à son terme que le poète chevauche et envisage.

De ce corps à l'échine brisé, se retournant sur lui même pour contempler ces propres traces, le poète - contemporain de ce siècle -  « est donc celui qui fixe le regard sur son temps pour en percevoir non les lumières, mais l'obscurité." et plus loin, G.Agamben précise : "Contemporain est celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps." 

Une réflexion sur l'astrophysique puis sur la mode conduisent l'auteur à poser la question du temps discontinu, entre la notion d'actualité et d'inactualité, entre un trop tôt et un trop tard, entre un "pas encore",  un "ne plus", un futur et un passé décliné au présent, ravivé comme la lumière d'un astre déjà mort qui rayonne encore pour nous.

Ce déphasage, cette torsion du temps pose enfin la question de la relation souvent étroite qui se manifeste dans les signes contemporains d'un archaïsme, d'une origine. "Les historiens de l'art et de la littérature savent qu'il y a entre l'archaïque et le moderne un rendez-vous secret, non seulement parce que les formes les plus archaïques semblent exercer sur le présent une fascination particulière, mais surtout parce que la clé du moderne est cachée dans l'immémorial et le préhistorique.", et d'en déduire : "Etre contemporain signifie en ce sens, revenir à un présent où nous n'avons jamais été."

"C'est comme si, cette invisible lumière qu'est l'obscurité du présent projetait son ombre sur le passé tandis que celui-ci, frappé par ce faisceau d'ombre, acquérait la capacité de répondre aux ténèbres du moment."

__

Giorgio Agamben « Qu’est ce que le contemporain ? », traduit de l’italien par Maxime Rovere. Rivages Poche (Petite Bibliothèque), juillet 2008

Publié dans livres

Partager cet article

Repost 0

Ninfa moderna

Publié le par ap

J’ai déjà évoqué ici deux livres de Georges Didi-Huberman, L’Etoilement (sur Simon Hantaï) et Vénus Ouverte, pour leurs qualités d’écriture, d’analyse et d’érudition. En voici un troisième Ninfa Moderna1 (essai sur le drapé tombé) qui, lui aussi, est absolument remarquable.

Partant du motif de la nymphe, dont l’historien Aby Warburg  avait fait l’une des figures de survivance des formes de l’antiquitédans l’art occidental, sous l'identité générique de Ninfa, l’auteur en examine à la fois les déclinaisons et précise les séquences de son déclin, de sa lente glissade dans l’espace des tableaux de la Renaissance italienne. De la grâce flottante et parfois mélancolique, qui traverse les paysages des peintures de Botticelli ou de Ghirlandaio, jusqu’aux corps couchés, alanguis, abandonnés des compositions de Bellini et de Titien, la figure de cette nymphe (ou de ses différents avatars) pose simultanément la question de « son mouvement vers le sol, son écrasement au ralenti » et de « la lente dissociation de la nudité d’avec le tissu qui l’habillait d’abord » faisant ainsi du drapé le drap de la couche où elle repose. C’est à cet attribut textile défait, cet accessoire qui a chu, ce drapé tombé, que va s’intéresser particulièrement Didi-Huberman et cela dans ses différentes résurgences iconographiques.

L’auteur explorera ainsi les plis lisses et noueux des drapés convulsifs de la statuaire baroque romaine (et plus particulièrement de ses gisants) pointant les forces de métamorphose que contiennent les cadences des tissus. Il aborde la fonction de cette enveloppe qui accompagne  et  met en scène la chute des corps, les englobe et les confond, insistant encore davantage sur l’idée des plis de  ces corps enfouis, de corps réduits aux drapés.

C’est dans la logique de cette chute, de la décomposition, sinon de la dégradation de ce motif du drapé que Didi-Huberman, dans les chapitres suivants, remet d’abord en perspective le travail photographique d’un contemporain (Steve McQueen) au regard de quelques unes des photographies du début et du milieu du XXe siècle dont Moholy-Nagy, Germaine Krull ou Alain Fleischer, autant d’artistes qui avaient déjà, en leur temps, arpenté les rues et les caniveaux des villes. Cette mise au point faite, il revient sur l’importance historique d’une conception de la réactivation (consciente et inconsciente) du thème de Ninfa à travers la présence récurrente, obsédante d’un objet trivial, d’un haillon des rues, d’une loque repliée et humide : la serpillière des trottoirs parisiens. Le déclin du sujet antique, incarné par cet objet, touche ici au cloaque, aux ventres des villes et aux déplacements du regard par lesquels notre imaginaire moderne a construit l'un des fondements de ses questions esthétiques : l’informe du pli et le déchet élevés au rang de motifs sublimes…

Considérant ce lent déclin, cette chute et l'affaissement de ce motif des tissus, des plis ou de leurs équivalences graphiques et symboliques - jusqu’à leur états les plus vils,  (tel un leit-motiv), -, Georges Didi-Huberman se livre une fois encore à un réel travail de dépliage et de retournement  des attendus, autorisant du coup une vision transversale de la question de la modernité, aussi bien d’un point de vue littéraire, philosophique, anthropologique que plastique. Cette vision n’est pas radieuse puisqu’elle touche aux tréfonds, aux rebuts, à l’image misérable et parfois effroyable... en un mot à l’impur. Certes, cette voie n’est pas la seule qui puisse définir la question de la modernité, mais elle marque, dans sa décadence, à travers la présence du haillon des rues du déchet, de la fange, tout un pan de la conception des formes au XXe siècle.

___

1 – Georges Didi-Huberman, Ninfa Moderna, Gallimard, 2002

Publié dans livres

Partager cet article

Repost 0

Venere de’medici

Publié le par ap

« Le prince forme actuellement un cabinet d’histoire naturelle dont toutes les parties de détail m’ont paru bien remplies. Celle d’anatomie, tout en cire, est belle et complète. On désirerait cependant que le grand-duc l’augmentât du cabinet d’un chirurgien de la ville, nommé Galletti. Cet homme a une collection en terre cuite, coloriée au naturel, de tous les différents accouchements et une jeune fille de neuf mois, en cire, qui se démonte, et sur laquelle on peut faire un cours complet d’anatomie.[…] 

A propos de la « jeune fille de neuf mois » que Sade évoque enfin, il faut préciser que pour ce musée de la Specola, un fameux modeleur en cire, Clémente Susini, fabriqua, quelques années plus tard, en 1781-1782, le chef d’œuvre du genre : une Venere de’medici, dont le titre, bien sûr, jouait sur l’ambiguïté des Médicis et des médecins. Cette Vénus de cire, extraordinairement réaliste - jusqu’aux yeux de verre, aux cheveux réels et à la pilosité pubienne -, cette Vénus maquillée, parée d’un collier de perles vraies, étendue sensuellement sur un drap de soie, était, comme Sade le dit de sa « jeune fille », démontable : l’expérimentateur ou l’étudiant en médecine pouvait méthodiquement, tranquillement, franchir les limites de sa chair, l’ouvrir jusqu’au cœur et jusqu’au secret de la matrice. Une autre Vénus, surnommée La Sventrata, développait – terrible éventail – l’informe surgissement des viscères. » 

Georges Didi-Huberman*




Dans ce petit essai, Ouvrir Vénus (sous titré Nudité, rêve cruauté), Georges Didi-Huberman se penche sur quelques enjeux de la représentation à l’époque la Renaissance, en s’appuyant pour l’essentiel sur quelques peintures de Alessandro Botticelli et des œuvres ou objets ayant appartenu aux collections des Médicis.

Dans un premier temps, il revisite la notion de la représentation idéale de la beauté de l’imagerie vénusienne telle qu’elle fut définie par certains historiens de l’art. Par un dépliage de textes et de d’œuvres, il pose successivement la question de la nudité et du nu - en pointant les enjeux charnels qui affleurent toujours chez le peintre florentin (y compris dans des toiles apparemment moins sensuelles comme dans «La Calomnie d’Apelle ») –, puis celui du glissement discret de la pudeur vers l’horreur, de l’attraction à la répulsion, interrogeant précisément la question de l’enveloppe extérieure du corps et de ce qu’elle abrite, et cela, à travers les différentes caractéristiques des figures d’académie, d’anatomie ou celles des écorchés. Cette question de la beauté idéale tranchée (si l’on peut dire – mais je ne fais ici que résumer trop brièvement le propos), Georges Didi-Huberman aborde la question de la cruauté telle qu’elle est donnée à voir dans trois des quatre premiers panneaux de « l’Histoire de Nastagio degli Onesti », du même Botticelli.

Le récit de Boccace, dont s’inspirât le peintre, est celui d’une apparition ou d’un mauvais rêve, d’une scène infernale et cyclique qui tourne autour de la mise à mort d’une jeune fille par un cavalier à laquelle assiste, d’abord épouvanté, un jeune promeneur (Nastagio), avant de tirer profit de cette vision d’horreur, lors d’un banquet qu’il organisera sur les lieux mêmes de l’apparition...

Cruautés (des traitements infligés au corps féminin) et rêves donne l’occasion à l’auteur de revenir sur les rapports complexes du désir, éclairés d’un côté par la psychanalyse, et de l’autre par de remarquables croisements avec les réflexions de Georges Bataille sur l’érotisme, comme par exemple : « La beauté importe au premier chef en ce que la laideur ne peut être souillée, et que l’essence de l’érotisme est la souillure. » ou plus loin, « L’art, sans doute, n’est nullement tenu à la représentation de l’horreur, mais son mouvement le met sans mal à la hauteur du pire et, réciproquement, la peinture de ‘horreur en révèle l’ouverture à tout possible. », ce qui permet à G. Didi-Huberman de poser, en conclusion de son analyse sur l l’attrait du tranchant , qu' « il n’y a pas d’image du corps sans l’imagination de son ouverture. »

Le dernier chapitre intitulé La nudité ouverte : la Vénus des médecins, est assez saisissant en cela qu’il fait comme une boucle sur la collection des Médicis par laquelle l’auteur avait ouvert son essai. S’appuyant cette fois-ci, de façon inattendue (et malicieuse), sur les descriptions que fit le Marquis de Sade dans son Voyage en Italie en 1775, c’est autour des Vénus de cires colorées que se noue la question équivoque de la beauté sacrifiée : « Il y a donc une continuité historique, fût-elle peu visible […], entre le couteau imaginaire plongé par l’orfèvre Botticelli dans la longue plaie de sa jeune victime et le scalpel imaginaire de l’anatomiste Susini découpant le buste de sa propre Vénus de’ medeci. Il y a même une continuité historique et théorique entre ces deux images – l’une peinture, l’autre cire colorée – et l’invention littéraire du Marquis de Sade, dont les couteaux imaginaires auront fini d’ouvrir Vénus sous l’empire d’un dérèglement absolu du désir. »

__


* Georges Didi-Huberman, Ouvrir Vénus, Gallimard, 1999 (P.103 et 105)

Clémente Susini  (1754–1805)

(animation réalisée à partir de reproductions de La vénus des Médecins de Clemente Susini , 1782 - Museo di Storia Naturale "La Specola", Florence, Italie.)

Publié dans livres

Partager cet article

Repost 0

1 2 > >>