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25 articles avec l'insouciance (fragments)

L’insouciance (fragment 24)

Publié le par ap

C’était en 1978, décembre je crois, bien que ni ce mot ni la saison n’aient eu pour moi de sens dans un pays organisé sur l’alternance des saisons des pluies et des saisons sèches. Grand Bassam pour être précis. Entre les rouleaux de l’atlantique et la palmeraie, quelque part sur une plage assez déserte pour que l’on puisse regarder à des kilomètres sans voir âme qui vive, mais bordée de bungalows, loués principalement aux étrangers qui venaient passer là le week-end. On voyait donc venir de loin sans savoir de qui il s’agissait. Le plus souvent des marchands ambulants, longeant la plage, obliquant vers les quelques cabanons occupés, ouvrant leurs sacs bourrés d’articles de contrefaçon : polo de marque made in Taiwan, ceinture, lunettes, colifichets et artisanat pour touristes…

Ce jour là, au fond de l’un des sacs, il y avait cette forme lovée et brune, qui ne ressemblait à rien de ce que j’avais l’habitude de voir sur les étalages des marchés. La forme triangulaire de l’objet figurait un personnage assis, fumant la pipe, mais ce n’est sans doute pas le sujet qui m’a retenu, mais sa masse. Son poids m’a surpris lorsque je l'ai eu en main, ce n’était pas du bois mais de la pierre. La sculpture  était à la fois sommaire et très stylisée, économique et équilibrée dans ses proportions mais je crois – car je n’avais pas tous ces mots pour le dire - que c’est sa texture granuleuse qui m’a tout de suite attiré : j’étais devant une sorte d’évidence dont je ne pouvais pas me détourner (sans doute ma première émotion esthétique).

Je me souviens avoir tout de suite insisté auprès de mes parents pour acheter cette petite sculpture, tandis qu’ils doutaient du fait que cela soit vraiment africain ou authentique. A mes yeux, cela n’avait pas d’importance, quelque soit son origine, l’objet m’avait touché sans que je puisse en donner une quelconque explication.

J’ai conservé cette sculpture ainsi, sur un coin du bureau, dans mon atelier et aujourd’hui dans ma bibliothèque pendant près de trente ans, cherchant parfois au détour d’une exposition, d’un musée ethnographique, ou d’un catalogue à en trouver la provenance : en vain.

Et puis, il y a seulement deux ans de cela, je devais, par hasard, croiser une seconde sculpture dont les caractéristiques formelles étaient proches, me semblait-il, de la statuette que je possédais déjà. Le vendeur assurait avoir rapporté cette pièce du Mali et précisait qu’elle était sans doute Dogon. J’ai longuement hésité, puis j’en ai fait l’acquisition, non par volonté de commencer une collection (je n’en ai  ni les moyens, ni même peut-être l’envie) mais simplement pour les réunir, pour les savoir et les voir côte à côte. Unique et sans identité, je la trouvais déjà très belle. Les deux ensembles ouvrent à d’autres émotions que je n’avais pas soupçonnées.

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L’insouciance (fragment 23)

Publié le par ap

- "¿cuánto cuesta… esto?"

Le garçon désignait au vendeur, par dessous le comptoir, une petite boite d’allumettes sur laquelle était figurée une scène de corrida. Le vendeur l'interroga du regard en levant le menton indiquant qu'il ne comprenait pas de quoi il s'agissait ...

- " Hé! on dit comment pour allumettes en espagnol ?" demandat-il à l’un de ses camarades tandis que le vendeur amusé le regardait faire rouler dans sa main ses dernières pièces de monnaie.

- "Cerilias, … je crois!", lâcha celui-ci, avant d’ajouter

- T’as pris des cigarettes au moins?

 

Sur le trottoir ils avaient retrouvé le reste du groupe, garçons et filles qui tous se montraient les petits souvenirs achetés dans les boutiques qui bordaient le marché aux fleurs. Une lumière froide baignait les hautes façades en cette fin de matinée de Janvier. Il ne devait rien oublier des bruits et des odeurs ni de l’éclat des pavés cabossés, ni des grandes palmes qui allaient à la rencontre des arcs ghotiques. Depuis tout à l'heure, il ne voyait plus le monde qui l'entourait du même œil.

 

museu.jpg

Son reflet sur la vitrine, lui presque couché dessus à regarder ce dessin d’un corps décharné, tracé à l’encre sur deux morceaux de papiers collés. Un homme maigre, dont le mouvement des mains ouvertes indiquait un certain désordre. Un visage hirsute, des loques en guise de vêtement. Trois fois rien en fait, quand aujourd’hui il croise cette image par hasard.

 

Et ses camarades de plaisanter de le voir ainsi absorbé par le contenu de cette vitrine de musée. Lui, sur et dans l’image, immergé, soudain débordé, le regard naissant à la peinture.
Jamais la peinture n’avait été un objet d’étonnement ou de fascination. D’ailleurs pour tout dire, il en ignorait jusqu'à l’existence. Et le voilà qui basculait dans la vitrine, se noyait dans les coups de plumes et les rehauts des bleus.

Plus loin, dans les couloirs du musée, il avait perdu de vue la troupe des visiteurs, en s’attardant sur une série de peintures dont ses camarades s’étaient copieusement moqués. Pour la première fois pourtant, il éprouvait une émotion intense et indicible. Ces lignes cassées, ces aplats de couleur, ces touches franches et directes le traversaient littéralement comme s’il était lui-même l’image de ces corps, ou plutôt le corps de ces images. Sa nuque était parcourue de frissons, il sentait ses doigts pousser, ses yeux s’ouvrir.

La visite était finie depuis longtemps quand on le retrouva enfin, assis dans l’une des salles du musée, au pied d’un portrait de petite fille vêtue d’une robe blanche, dont le visage asymétrique le dévisageait.
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L'insouciance (fragment 22)

Publié le par ap


La fascination pour ces objets en plastique multicolores qui ornaient la devanture du bazar lorsqu’on se rendait à la plage. Pelles et seaux, ballons, palmes et tubas, le tout suspendus en grappe dans des filets verts ou roses… Il y avait aussi, je m’en souviens, des sachets de soldats et d’animaux, eux aussi dans ce plastique mou aux couleurs criardes.

Lorsque l’on franchissait le seuil il fallait un instant pour se remettre de la différence de lumière. L’encombrement que l’on découvrait à l’intérieur était encore plus spectaculaire. Les murs étaient couverts de rayonnages chargés de breloques, cadeaux souvenirs en coquillage, figurines en plâtre et fioles diverses, du plafond dégoulinaient des paniers, sacs, chaussures de plage. Autour de l’unique pilier central canes à pêche, épuisettes, harpons et autres manches en bois étaient disposés en faisceau. Au fond de la pièce, derrière un petit comptoir de bois se tenait assise la patronne.

Josette sortait peu de son fourbi, sauf pour faire décrocher du plafond l’un ou l’autre de ses articles en s’aidant d’une longue tige en métal à bout recourbé dont elle se servait comme d’un d’hameçon. Josette avait une fille qui l’aidait au magasin. C’est elle qui vendait les glaces et les cartes postales. Marion était grande pour son âge. Ses cheveux bruns et courts lui donnaient une allure un peu sévère que compensait un regard bleu très doux. Marion ne venant jamais se baigner ni jouer avec les autres enfants sur la plage, j’avais pris l’habitude de venir à la boutique sous n’importe quel prétexte, juste pour croiser son regard. Je crois qu’elle avait compris mon manège mais n’en laissa jamais rien paraître.

J’ai retrouvé, il y peu, un magasin semblable. Sur le comptoir étaient posés, dans un bocal de verre, de petits moulins munis d’ailettes multicolores. J'en ai pris un. La vendeuse qui me l’a enveloppé m’a dit, d’un air triste, que ce genre d’article ne se vendait plus beaucoup : «... les gosses aujourd’hui, avec tous leurs bidules électroniques, vous comprenez… ». J’aurais voulu lui dire que c’était pour moi que j’achetais le moulin, mais je n’ai pas osé.

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L'insouciance (fragment 21)

Publié le par ap


Quatre enfants sous la résille noire d’un feuillage : l’instant suspendu.

La silhouette de cette fillette, bras tendu pour attraper un fruit qui pend à la branche la plus basse, une autre, montée sur une pierre bras écartés, cherchant son équilibre et, sur la droite, les deux derniers, des garçons munis de baguettes de bois frappant le sol.  A quoi jouent-ils ? Quelle est cette danse qui se découpe sur un ciel blanc ?… L’insouciance serait un peu cette image perdue.

Et je revois le geste de cette femme, dans l’arrière-cour de sa maison, pillant du manioc, les deux mains tenant fermement le manche de bois s’abattant en cadences dans le mortier. Je n’ai pas oublié le fichu rouge et blanc, ni les motifs verts et jaunes de son boubou. Je n’ai pas oublié la petite tête dépassant du tissu serré qu’elle portait sur son dos, ballottant contre son épaule à chaque secousse… Ni la femme, ni l’enfant, ni latérite, ni l’ombre du manguier. Remontent l’odeur des mangues écrasées dans la cour de l’école et les grappes noires des chauves-souris suspendues telles des fruits.

Me revient aussi l’histoire de ce camarade qui avait fourré au fond de son cartable l’un de ces rongeurs ailés. Il l’avait assommé au lance-pierre, pendant la récréation. Alors que la classe avait repris et tandis que le maître faisait réciter les tables (de multiplication) à une rangée entière, l’animal s’était réveillé. Il se débattait contre le cuir, lançant des cris stridents. Avant que ceux-ci ne finissent par attirer l’attention du maître, mon camarade craignant de se faire disputer avait ouvert le rabat se son sac d’école. La chauve-souris était alors sortie telle une furie se cognant d’abord au plafond, retombant sur un pupitre. Puis elle s’était à nouveau élancée contre les murs, à plusieurs reprises, créant un effet de panique généralisé. Une fille s’était mise à hurler, d’autres avaient plongé sous les tables. Le maître à coup de classeur tentait de la chasser… Je ne sais plus si la chauve souris avait fini par sortir de la pièce, ni même si cela avait duré longtemps. Il me reste juste le grand sourire de ce camarade, tourné vers moi, s’excusant presque du désordre et disant : « C’est dommage... C’est bon à manger, tu sais… »

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L'insouciance (fragment 20)

Publié le par ap


La voiture filait à vive allure vers la Normandie. Nous traversions la Beauce... Plate ! Désespérément plate. Je n’ai jamais aprécié l’absence de relief dans le paysage. Je ne sais pas dire pourquoi, peut-être la monotonie apparente, l'absence de repères..? J’avais donc décidé de l’ignorer. Je m’étais installé sur la banquette arrière pour finir la lecture mainte fois recommencée de Au dessous du volcan. C’est dans cette position, le dos callé contre la portière, que j’ai fini (bu?) d'un trait ce roman.

« Un livre dont on ne revient pas… » m’avait dit un ami en me tendant cette édition de poche, achetée le matin même sur les quais, à un bouquiniste. Sur le moment je n’avais pas relevé. Mais cette phrase, plus peut-être que le livre lui-même, a longtemps trotté dans ma tête avant que je ne me décide à soulever la couverture. « On n’en revient pas… ». Entre temps cet ami était mort, et le livre avait été rangé sur une étagère.

Sa tranche avait du encore jaunir un an ou deux après cette disparition brutale. Et puis un matin, sans savoir pourquoi, j’avais tiré le livre du rayonnage, passé la préface et commencé à lire quelques pages. Reposé sur le bureau, il a du encore attendre au moins six mois.

C’est souvent comme ça pour les livres. Je ne lis jamais d’un coup. Je commence, je suis pris d’un vertige, je ne comprends rien, je laisse traîner le bouquin. Pas trop loin, et j’attends le moment où inévitablement il viendra engloutir la réalité et m’engloutir avec.

Celui-là pourtant fut de nouveau enseveli sous des piles de papier avant que cet échafaudage instable ne finisse à nouveau par me le ramener au jour après s’être totalement répandu sur le carrelage. Ainsi, c’est dans une coulée de feuilles, de photographies et autres tickets que Au dessous du volcan refaisait surface. La seconde tentative ne m’amena pas beaucoup plus loin que la première.

C’est cette année là que j’ai quitté le sud pour l’est de la France. La lumière avait changé, la vie était moins douce, le froid de l’hiver me tenait près du feu. Le livre m’est revenu entre les mains en ouvrant les cartons. C’était peut-être le moment ? Cette fois-ci, j’allais plus loin, je me familiarisais avec les personnages, je commençais même à me représenter la géographie de cette ville… Parfois mes nuits se peuplaient de cantinas, d’une lumière crue, de paysages sauvages et isolés… Cependant, le travail de peinture qui m’occupait alors mobilisait davantage encore mon attention et le livre fit encore un séjour prolongé au chevet du lit.

Et puis il y avait eu ce coup de téléphone et cette proposition d’un week-end en Normandie,  « La mer te fera du bien… ! ». J’ai glissé le livre dans un sac avec le minimum d’affaires et j’ai pris le train jusqu’à Dreux.

C’étaient les conditions idéales pour reprendre à zéro la lecture de ce roman dont on ne revient pas.

Quand j’ai refermé le livre, la voiture venait de stationner sur un parking, face à la mer. Sur ma gauche je voyais se découper les falaises d’un tableau de Courbet. J’étais ivre et vaseux sans pourtant avoir bu une seule goutte. C’était comme si, par une lente perfusion , les mots chargés de vapeurs d’alcool s’étaient infiltrés dans mes veines. Nous sommes descendu marcher sur la plage de galets. Le ressac roulait dans mon ventre. Michelle parlait d’un souvenir d’enfance que lui évoquaient les falaises blanches, Patrick arqué face aux vagues, les jambes du  pantalon retroussées,  faisait des ricochets. Dans la brise légère remontaient du balancement d’une étendue huileuse, des relents d’algues décomposées. Je regardais rouler entre mes doigts le petit crâne anthracite pioché (au hasard) dans le lit de pierres polies, grises et roses.

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L'insouciance (fragment 19)

Publié le par ap

(Mondain donc !)


-          C’est quoi ces trucs ?

-          Hein ? Quoi ?

-          Là, dehors, sur la pelouse…

-          Ha ça ? …Des dindons !

-         Des din...Dédain donc !

-          Ben oui, c’est ça.

-          Je n’en avais jamais vu… Je veux dire en vrai.

-          Ha ! ben tu vois, c’est comme ça.

-          Dédain donc… ça me rappelle un repas…

-          Ho, moi aussi... Beaucoup même!

-          Non, ce n’est pas ce que je voulais dire…C’était un soir de vernissage il y a quatre ou cinq ans, à Paris.

De toute, façon cela avait mal commencé, j’ai toujours eu horreur des vernissages, surtout des miens. J’étais habillé comme un pingouin pour faire bonne figure, je restais poli aux questions idiotes et remarques déplacées «  Vous avez commencé jeune ? » et «… ça doit prendre du temps à faire tout ça… » et « Vous peignez debout ou assis ? » et « Ha les couleurs ! Non si, je vous assure c’est presque comme chez moi… » Même avec une flûte à la main c’est dur à encaisser la bêtise.

Et puis il y a eu ce repas chez le galeriste. Bel intérieur, chic, grand (trois mètres sous plafond), lumineux comme une galerie avec un beau déballage de minettes, de critiques, d’écrivains décadents (mais sur le retour), de jeunes loups, de collectionneurs triés sur le volet, de collectionneuses tirées sous les oreilles (comme des baudruches). Rien que du beau monde !

Et ça causait encore, pour ne rien dire, pour paraître, pour avoir le bon mot (et surtout le dernier) : une discussion entre amis ! J’avais eu plusieurs fois, au cours de la soirée, l’envie pressante de fiche le camp. Leurs gloussements m’écœuraient. J’ai bu un peu, puis un peu trop pour supporter mon irrépressible envie de retourner une claque à ma voisine qui entamait son énième chapitre sur ses vacances en Casamance. Je n’aurais pas du boire.

Au dessert,  un convive s’est écrié : « C’est quoi le truc le plus idiot que vous avez vu cette semaine ? ». Je savais quoi répondre, mais j’ai passé mon tour en me resservant un verre. « Moi ! Moi ! », a dit une jeune femme brune avec ses boucles d’oreilles qui raclaient l’assiette, « …moi j’ai assisté à un truc ébouriffant… Un vernissage dans le 18eme, c’était chez… Ho non ! Vous allez deviner… (et de pouffer !). Il y avait une voiture de course dans le hall de la galerie, une toute rouge avec plein de chromes derrière, vous voyez le genre… On étais tous là, en cercle, quand le pilote – c’était l’artiste – est venu s’asseoir au volant… (regard circulaire et silence pour mesurer l’attention des convives)… Alors il a mis son casque et a démarré en faisant Vrommm ! Vroummm ! Comme ça, avec la bouche… Il faisait semblant de conduire en tournant le volant, en se penchant dans le virages… (nouveau silence de suspens, suivi de la réaction des auditeurs)… Et alors ? … (victorieuse) Et alors c’est tout ! Après il est sortit de la voiture en levant les bras comme un champion… »

Un autre déjà prenait la parole pour raconter un concert mémorable ou le pianiste jouait avec deux doigts toujours la même note, un autre s’est souvenu du dernier film de Woody Allen et du moment ou, (horreur) il avait perdu le fil du récit parce que sa voisine se branlait bruyamment… et cette autre qui se souvenait d’une performance à New York, dans un parking sous-terrain, avec une femme nue qui suçait un morceau de mortadelle en regardant des dessins animés…

Quand le tour de table est revenu à mon tour j’avais hésité puis je m’étais levé en disant « glouglou ! ». Ca avait jeté un froid. Puis j’avais poussé ma chaise et relevant les pans de ma veste et  j’avais continué à faire glouglou en imitant le bruit des dindons. Je tournais sur moi même. Puis dans un silence glacé, j’avais repris ma place.

Comme mon hôte interloqué me demandait d’en dire plus sur cet excitant (tu parles !) spectacle, j’ai seulement répondu. « Mon dindon ! »


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L'insouciance (fragment 18)

Publié le par ap

Le paysage défilait gris et froid derrière la glace. Des traces blanches griffaient un ciel de goudron délavé. Les bas côtés de la route, gommés par la vitesse, s’effilochaient en traînées brunes et vertes ponctuées par la cadence des poteaux de la rampe de sécurité. Des ponts, des échangeurs, des maisons posées en contrebas de la voie expresse, comme des boîtes d’allumettes.

Patrick avait décidé que nous irions visiter Pompéi. Depuis Rome ce n’était pas loin. Tu parles ! Deux heures et le pouce! Bien sûr, rien n’est jamais loin quand c’est inoubliable. Pompéi, ce n’était que des images délavées d’un vague souvenir de mes cours d’histoire de l’art, de mauvaises diapositives jaunies projetées en trois sur quatre avec un commentaire rôdé et un chapelet de noms latins…

« Voir Pompéi… et mourir d’ennui sur les bancs d’un amphithéâtre ni romain ni grec.. » avait soufflé ma voisine en se penchant vers moi «… et dire qu’il va encore falloir se taper deux années avec lui… ». Elle parlait du petit bonhomme chauve assis derrière l’estrade et qui machinalement tournait les pages de son cours en actionnant de temps à autre le chariot de l’appareil de projection. Clac ! Clac !  « Ici nous pouvons voir, sur la gauche, les fouilles en 1954. Comme vous pouvez le constater, un grand nombre de bâtiment étaient encore... ». Je regardais ma voisine, elle avait un joli profil, tête penchée en avant, une main sous le menton, le crayon traînant sur la feuille. De temps en temps elle repoussait une mèche derrière son oreille et reprenait sa position. Malgré la pénombre je me rendais compte qu’elle ne prenait pas de notes mais qu’elle griffonnait.

 

Nathalie, avait un beau sourire et de belles dents blanches qui mordaient parfois sa lèvre inférieure quand elle était gênée. A la pause, assise sur les marches de la cafétéria, je l’ai regardé boire son chocolat, dans un gobelet en plastique qu’elle tenait à deux mains. Je l’ai regardé se lever pour retourner en cours. En passant près de moi elle avait dit : « Allons Cassius, Rome n’attend pas ! ».
J’avais regardé Nathalie et ses nattes s’éloigner (pas que les nattes en fait), puis j’étais, moi aussi, retourné dans l’arène.

 

« Je crois que c’est la prochaine sortie… regarde sur le plan là, dans la boîte à gant. ». Le tic tac du clignotant, le billet tendu à la main sortant de la cabine au péage, les panneaux verts indiquant le centre ville et plus loin les ruines, le reflet des palmiers et des tamaris dans le rétroviseur. Les premières gouttes de pluie… « Ha, c’est bien notre veine... Visiter Pompéi sous la pluie… » .

Comme une pluie de cendres… C’était cela qu’il me restait de la description faite par Pline le Jeune de l’éruption du Vésuve et de l’ensevelissement de la ville. Je récitais mentalement : « C'était la première heure du jour et la lumière était encore faible, déjà les bâtiments se lézardaient à cause des secousses, et bien que nous fussions à l'extérieur, l'étroitesse de la rue nous faisait redouter de grands dangers en cas d'écroulement… ». Une averse glaciale s’était abattue pendant que nous accédions, par l’une des portes sur l’esplanade...Le sol en pierre était glissant et nous avons couru sans rien regarder, cherchant un abri parmi les façades dressées.

 

Nathalie, debout sous le porche avait les cheveux trempés. L’eau dégoulinait sur son front et sur ses tempes. Je lui avait proposé de monter pour prendre un truc chaud. J’aimais le geste de ses deux mains enserrant le bol de thé que je lui avais tendu. Elle avait défait ses nattes pour se frotter avec une serviette. Elle souriait, j’avais mis du Otis Redding, the dock of the bay , je crois...

 

Une heure à peine et la poussière du sol avait déjà bu les trombes d’eau déversées à notre arrivée. Mis à part quelques flaques résiduelles qui miroitaient dans les creux des dalles pavant les rues, la pluie n’était plus qu’un souvenir. Le vent s’était levé poussant les nuages vers la mer. Une lumière jaune baignait les pierres. Nous avons déambulé sans plan dans les ruelles passant de cours en cours, marchant entre les pans encore debout de cette ville désolée. Dans la salle voûtée des thermes un corps blanc, allongé dans un écrin de verre dormait depuis deux mille ans.  

 

Nathalie était couchée sur le dos, au milieu du lit, dans le désordre des draps. Un corps enseveli sous la première la neige d’une nuit d’hiver, un corps blanc abandonné entre les vagues sur la plage, dans la pièce aux persiennes tirées. « …un baiser pour réveiller la princesse de son sommeil ? » avait-elle murmuré. La ville aussi était couchée sous un manteau blanc, de gros flocons avaient fait place aux hallebardes de la veille.


Et puis il y eut, à force d’errances, cette rencontre, rue de l'Abondance, dans le patio d’une villa. Sur le mur du fond du petit jardin, Vénus attendait là, allongée sur un coquillage. Le mur bleu d’abord et puis le corps, pris dans la parenthèse du voile et de la coquille, un peu raide, les jambes étrangement pliées… ou plutôt non, comme si elle battait des pieds pour nager.

 

« Fais moi nager ! », avait écrit Nathalie, sur la buée de la glace de la salle de bain, en sortant de la douche.

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L'insouciance (fragment 27)

Publié le par ap

(l'enfouit)

J’étais assigné à la fouille d’une parcelle d’un mètre carré, au troisième niveau de la fosse creusée au centre d’une motte médiévale, maniant tantôt le pinceau, tantôt la truelle.

Il faisait chaud. Mis à part les tessons ébréchés qui jonchaient le site, il n’y avait pas grand trésor pour exciter mes recherches. Après trois jours plié en quatre, j’ai pourtant entendu, sous la lame d’acier, un raclement différent de ceux qui caractérisaient les céramiques. Ça sonnait creux !

J’ai dégagé du bout des doigts, sans trop y croire d’abord, la partie de la pièce qui avait provoqué cette résonance. Deux heures d'un lent décapage et le sommet d’un crâne humain sortait de terre... du moins, c’était ce que je voulais croire. Je l’imaginais déjà, je le dessinais mentalement. Il me fallu cependant attendre une journée de plus et m'armer de beaucoup de patience (étrange cette expression) pour ne pas précipiter sa sortie. La terre était meuble mais l’os était humide et il risquait, au moindre faux geste, à la moindre pression de la lame, de partir en morceaux.

Prévenu, le chef de chantier vint faire les relevés et prendre des photographies. L'objet était là, posé sur une bâche de plastique bleue, soulignée par une règle à damiers blanc et noir, indiquant son échelle. Il n’était pas entier. La partie basse, composée dun bloc de glaise, mêlée des tessons, constituait un étrange assemblage. De celui-là non plus, je n’oublierais pas le sourire.

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L'insouciance (fragment 14)

Publié le par ap


J’ai chez moi, à proximité de ma table de travail, un crâne. J’aime la présence discrète et familière de cette boite osseuse. A une époque j’en ai même eu jusqu’à trois dans l’atelier.

De temps en temps, je la prends entre les mains, je l’examine. Celui-ci est un crâne de laboratoire. La calotte découpée en deux est fixée par deux petits crochets d’aciers. Il me suffit de les faire coulisser pour découvrir l’intérieur de la cavité.

La mâchoire, encore en place, est articulée par des ressorts. Il arrive donc que mon crâne baille. Il n’a plus toutes ses dents mais conserve un beau sourire.

D’où me vient cette fascination de l’os ? Sans doute pas une fascination macabre (quoi que cela reste encore à vérifier…), non, je crois simplement que c’est ce volume dans sa complexité de creux, de bosses, lisse et rugueux tout à la fois, comme moulé, qui m’attire et m’émeut. J’aime tout autant les galets ou les morceaux de bois flotté. J’ai dessiné souvent des crânes, mais celui-ci n’a pas encore bénéficié de cette attention, ni moi de la sienne.

Enfant, j’avais trouvé au fond du jardin de mes grands parents, près du figuier, un crâne d’animal. Je creusais un trou dans la terre pour enterrer des petits soldats quand ma main a remonté à la surface une toute petite bosse blanche. Je ne savais pas ce que c’était exactement, mais on m’a dit qu’il devait s’agir d’un petit rongeur. Je ne me souviens pas avoir été effrayé mais plutôt émerveillé par la finesse et de la blancheur de l’os… des détails surtout, comme d’une miniature ou d’une maquette.

J’ai conservé longtemps cette découverte dans un bocal de confiture. Je le regardais au travers des parois taillées en biseau. Il se démultipliait et se déformait comme l’image d’un kaléidoscope. Un jour ma mère a brisé le bocal en faisant le ménage sur mes étagères et le crâne a subi le même sort que les mille éclats de verre. « Ton horreur » comme elle disait, a donc fini sa vie (si je puis dire) au fond du vide ordure.

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L'insouciance (fragment 15)

Publié le par ap


Pendant que mon père installait ses cannes à pêche sur la plage, je rejoignais ma cabane dans les dunes. Nous venions ici tous les dimanches. Ma cabane n’en était pas vraiment une : c’était plutôt un abri sous les buissons : un terrier où j’entrais en rampant.

Seul, semaine après semaine, j’aménageais l’intérieur de mon abri à l’aide de tous les matériaux ramassés sur la plage, cordes, planches, toiles… L’océan est un grand pourvoyeur. Petit à petit, j’avais creusé dans le sable mou, sous le buisson, une cache assez haute pour pouvoir en son centre y tenir debout. Pour endiguer les coulées de sable j’avais disposé tout un étayage de planches. Le sol était bâché, il n’y avait pas d’autre toit que la végétation serrée du tamaris.

Je passais des heures à observer avec des jumelles les alentours. De là haut je voyais d’un côté la plage s’étirer sur des kilomètres et de l’autre la mer de sable. Côté plage, j’observais les gestes de mon père lançant ses lignes, le mouvement des rouleaux, les cargos qui passaient au large… J’étais Robinson…ou presque.


Côté désert il y avait les plis des dunes à l’infini commes des vagues figées. Parfois quand nous arrivions assez tôt le matin, mais c’était rare, j'y surprenais mon voisin le fennec qui rentrait dans son trou. Ces jours là, j’étais celui qui demande à l’aviateur égaré à "mille milles de toute terre habitée" de lui dessiner un mouton…

Au cours de mes pérégrinations j’avais trouvé, au-delà des premières dunes, un étrange cimetière. Des carcasses de jeeps et de camions y étaient en partie ensablées. Des fûts, des caisses éventrées dans les quelles je trouvais de quoi me constituer un équipage complet de baroudeur : gourde, gamelles, ceinturon, casque… Régulièrement sans j’allais piocher dans cette réserve et je revenais entasser le tout dans ma cabane des sables. J’y avais même déniché un pistolet automatique. L’arme était rouillée, hors d’état, mais elle faisait  bien mon affaire.

Un jour, mon père avait invité un ami à la pêche, un médecin militaire je crois... Tandis que nous roulions, dans la lumière bleutée de l'aube naissante, sur la piste qui conduisait à la plage, celui-ci a pointé son doigt en direction des dunes : «… c’est par là je crois que les combats ont eut lieu... il y a deux ou trois ans…, avant d’ajouter : l’endroit est encore truffé de mines »

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