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Vénus en corps

Publié le par ap

On dit que, convaincu de l’adultère de Vénus, Vulcain fabriqua un filet invisible qui devait servir à surprendre sa femme en compagnie de son amant au moment le plus confondant. Le piège ayant fonctionné, on dit encore qu’il n’hésita pas à exposer les deux amants captifs sous le regard des dieux  hilares.

Je pense à cette anecdote à propos de la question de l’artiste contemporain et du public. J’écoutais il y a peu, le responsable d’une institution artistique m’expliquer avec enthousiasme les divers dispositifs des œuvres récentes dont il venait d’enrichir les collections de son centre. A travers ses propos, l’intention de l’artiste y était suffisamment restituée, même dans les grandes lignes, pour que l’objet, l’installation ou l’œuvre, apparaisse sans que celui-ci ou celle-ci soit présent(e). Sur le moment, j’ai admiré ce tour de force qui consistait à rendre visible ces œuvres (apparemment fort complexes)  pourtant absentes de notre (de mon) champ de vision, puis, il m’est venu à l’idée que si l’œuvre pouvait être uniquement décrite par son principe, c’est que sans doute elle pouvait se résumer à cela. Un dispositif, une trame transparente conçue pour ramasser le spectaculaire et livrer cette prise aux regards conquis de la pensée critique raisonnable.

En d’autres termes, le discours semblait contenir l’œuvre, l’enveloppait sans que la rencontre avec celui-ci ne devienne nécessaire. Ce que je ressentais alors n’était nullement lié au résumé  brillant de mon interlocuteur mais bien davantage à la  découverte  de la réduction soudaine de l’œuvre en une succession de formules. L’intention était claire et l’objet transparent. En aurait-il été de même si l’objet avait été une peinture, une photographie, une sculpture?


Soudain, corps de nacre dressé, inondé de désir. Des franges d’écume s’enroulait au devant de la conque sur le triangle où reposaient ses pieds,


Soudain elle était là.


Les herbes et les fleurs poussaient sous ses pas, les vents défaisaient les nuées sur la plaine salées des vagues,

Chez Botticelli, la ligne est l’écrin de la couleur, le corps de la peinture a le velouté d’un pétale de rose.


> (re)vénus - planche

Publié dans (re)venus

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L'insouciance (fragment 6)

Publié le par ap

(appeau vert)

 

Un petit sifflet de bois peint retenu par une ficelle au cou de l’enfant. Debout sur les rochers, face au torrent. Vacarme.


Plus tard il remontera le cours d’eau - ou le descendra -. Il est sur la berge, sifflet en main. Il bat les broussailles. Il s’écorche aux orties, mais ne dit rien : c’est un grand aventurier qui explore la forêt équatoriale. Il épie, entre les branches, les baigneurs. Ceux-là sont trop bruyants pour être d’ici. Il mime un geste de mitraillette. Les corps tombent en grandes éclaboussures. Un ballon roule sur la plage.

Une jeune femme en maillot rose, dans le lit jusqu’à la taille, lisse ses cheveux. Elle semble seule. Elle sort en poussant sur l’eau, laissant les ondes s’ouvrir derrière elle. C’est un maillot une pièce, comme il en voit souvent à la piscine. En claudiquant sur les galets, elle avance et se baisse pour prendre sa serviette. Il retient son souffle son cœur bat. Il pose son sifflet entre ses lèvres. D’une main elle fait glisser la bretelle rose. Le dos est nu. Elle se penche. Le sifflet est humide dans la bouche. Il tremble. Le maillot est à terre, abandonné comme la peau d’une mue. Il souffle d’un trait dans le tuyau de bois vert. Stridence! Il voit le ralentit du corps qui pivote dans sa direction et les mains pudiquement qui  tentent de masquer la nudité. Il siffle maintenant sans s’arrêter, devançant l’écho dans la combe, affolant sa proie.

 > L’insouciance (fragments) - Planche sur étaton.com 

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L’insouciance (fragment2)

Publié le par ap

 

Une forge :

Rebond de l’outil sur l’aplat de l’enclume, martelant le fer rougit. Écho assourdissant, comme un cœur qui bat dans la poitrine, après une course. Le fer battu sous le geste régulier, reprenant la cadence, entre deux flammes où plonge le métal. La respiration hachée du soufflet activant les braises, relayée par celle de l’homme. L’incandescence du métal qui se tord sous la frappe répétée. Le rebond du marteau après le coup, comme élan d’un nouveau geste, encaissant le choc, la vibration qui secoue le corps, résonne dans le coude, l’épaule, la colonne vertébrale… Déjà la main s’est levée et s’abat à nouveau. Le geste recommencé, le même, ou presque, comme une percussion qui pulse le métal, le retourne, l’aplatit, le plie.

 

Le forgeron :

« Dans la tradition africaine et plus particulièrement chez les Dogons, je crois, le forgeron est l’image même du Créateur. Le feu, le souffle, la fusion des métaux et leur transformation sont des métaphores primitives de la vie…Le tambour qui bat est comme un rappel de cette respiration alternée, qui pulse les corps, les plie et les secoue. Dans la danse, les corps se défont et s’enroulent comme le métal sur l’enclume, sous les coups répétés du forgeron… »

« Héphaïstos pour les grecs, Vulcain pour les romains, forgeron monstrueux, gardien du feu souterrain et des humeurs de la terre était l’époux d’Aphrodite. Artisan génial du fer et des métaux précieux, grand pourvoyeur des breloques de l’Olympe, mari cocu, bâtard et boiteux, sombre et rebelle… On dit aussi qu’il forgea la première femme : Pandore…. »


L’ouvrier :

« Le pilon, la presse, la cadence, les rythmes de production, les trois huit, le travail sur la chaîne, le noir, l’usine à l’aube, le thermos de café, les pièces estampées, combien par jour? Le sourire d’Hélène, le bruit, le bruit, la cadence et puis ça! Ma main!…….. »


 > L’insouciance (fragments) - Planche sur étaton.com 

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La chapelle et la fourmi

Publié le par ap

 

L’émotion ressentie devant un tas de bois, rangé en ligne en travers d’un champ, ou celle, plus commune, d’un empilement de pierres sèches, constituant un muret de séparation entre deux propriétés, sont équivalentes, pour moi, à celle d’un tourbillon d’herbe aspiré à la surface d’un plan d’eau, non loin du bief où bientôt il sera précipité, démantelé.

Que l’ordre des formes soit agencé de la main de l’homme, par pure nécessité de stockage, ou par principe d’équilibre, ou encore produit par un phénomène naturel, l’irruption soudaine d’une structure me fascine. Et ce n’est pas tant le principe d’accumulation ou de répétition mais bien davantage celui de masse qui s’impose à mon regard.

Je me souviens du travail de cet artiste japonais au centre de la Vielle Charité, à Marseille. Le faisceau de planches de carénage, récupérées le matin même par Kawamatta dans un entrepôt du port de commerce, déchargées en tas sur la neige de la cour. Planches grises maculées de tâches de goudron et de peinture, traversées de pointes rouillées. En vrac, comme ça, cette masse de bois hérissée sur la couverture blanche avait déjà de la gueule. Puis, avec des gestes de fourmis, dépeçant cette carcasse, planche à planche, l’artiste à commencer à recouvrir les murs et  les piliers de l’arcade d’un  des angles de la cour intérieure du bâtiment. Plusieurs jours de travail ont été nécessaire pour que l’ouvrage de bois vienne comme une seconde peau couvrir partiellement la pierre. Plus la construction avançait, plus la dépouille du monstre, couchée dans la neige se disloquait. Épousant la paroi dans la partie basse, les planches s’écartaient progressivement de l’aplomb, au fur et à mesure que la structure prenait de la hauteur. Quand la coursive du second étage fut atteint, des planches se mirent à ramper vers l’intérieur, à envahir l’étage, à proliférer du sol aux murs, à s’enrouler autour de la rambarde.

Le travail cessa quand du tas il ne resta plus aucune trace, si non les milliers d’empreintes de pas qui avaient marqué des chemins dans la neige. Entre palissade et échafaudage, ces longues planches avaient été disposées prenant appui sur la façade pour accueillir la coque d’une barque de pêcheur, qui arriva le dernier jour de l’installation.

Elle fut dressée, poupe en l’air, et arrimée à cette paroi de bois. Ce n’est qu’à cet instant précis que j’ai réalisé le rapport qu’il y avait entre la forme d’ogive de la coque et celle des arcs de l’architecture, entre le rythme des planches de la barque et celle de la structure en bois.

Kawamatta avait réutilisé le principe d’assemblage de l’embarcation, vue sans doute le premier jour sur le port, en la dépliant sur les murs.

Debout, la barque avait l’air d’une chapelle.

Publié dans écrits

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Vénus naine (ou l'affreuse Aphrodite)

Publié le par ap

Elle est là, debout me faisant face….

Nous… !

…..Nous ?

Oui nous ! « Nous faisant face », il ne t’est pas adressé ce tableau. Il est à tous ceux qui le regardent… Donc on dit nous.

Heu ! Bon ! Elle est là debout nous faisant face, évitant mon… notre regard. Elle c’est Vénus…

Trop tôt ! Tu dis ça trop tôt ! Enfin continue…

Vénus nue… ou… enfin… oui ! Nue ! toute nue ! heu… ! Bref, elle est là debout sur la plage… enfin non ! Debout sur un coquillage… On se demande comment c’est possible, comme ça ! Ce coquillage il est énorme et elle, elle marche dessus… Enfin non ! elle tient dessus, comme en équilibre… elle doit avoir mal aux pieds, comme ça ! non ? Vous ne croyez pas ?

Bon ! Enchaîne…

… nue, Vénus, une divinité… tiens c’est marrant !… une et nue ! une est nue !… euh ! pardon ! je continue….(rires)

Eh bien ? Pourquoi ris-tu maintenant ?

………………Nue, continue, voilà !

….

Je voulais dire aussi, elle n’est pas seule Vénus. Il y a même plein de gens qui la regarde ou qui sont là pour s’occuper d’elle. Celle de droite, par exemple, elle voit bien qu’en sortant de l’eau Vénus elle va avoir froid… alors elle lui tend une robe. Et puis il y a des anges qui soufflent le chaud et le froid sur la gauche…

Le chaud et le froid ? Pourquoi dis tu ça ?

Ben… Le chaud c’est l’homme et le froid sa fiancée. On voit bien : ils se tiennent par la main

Oui mais tu as dis des anges et là…

Ben c’est qu’ils volent et ça c’est un signe, non ?

Oui ! Bon, bon ! Ce sont des zéphyrs… mais le chaud et le froid ?

C’est ma mère qui dit ça quand mon père lui gueule dessus et puis ensuite la prend par la taille, alors j’ai pensé comme ça, c’est ce qu’ils font un peu les anges non ?

…Vu comme ça !

Dehors, enfin sur la plage, sauf que cette plage on la voit pas beaucoup, juste le coquillage, et encore il a pas l’air très catholique ce coquillage…

Non ! Là c’en est trop ! tu ne peux pas utiliser toutes les expressions en tors et en travers (sic) ! Dis qu’il est énorme, bizarre, étrange, surdimensionné, disproportionné,… bref , tu peux dire n’importe quoi mais pas…. ce que tu as dis

Alors, ben... Il est surdisproportiomentionné le coquillage ! …Ou alors... c’est une naine la Vénus… et les autres aussi d’ailleurs !…

Publié dans (re)venus

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L'insouciance (fragment 1)

Publié le par ap

L'insouciance (fragment 1)

Un rire proche couvrant le léger ressac, celui d’une jeune fille assise, appuyée sur l’épaule de son ami. Un chien jappe plus loin en jouant avec un morceau de bois que vient de lui lancer un petit garçon.

Une pomme croquée, assis sur la plage en attendant la tombée du jour sur la mer étale. Je vois des dents qui s’enfoncent dans la chair, la main qui fait tourner le fruit, l’abouchement à nouveau. Une pomme fendue en deux : son sourire, la tête jetée en arrière. Plein soleil. Sur la plage d’hiver, la lumière frise. Je pense à ce plan de « contes cruels de la jeunesse » où un jeune homme, en gros plan, croque lentement dans une pomme. Lentement, insupportablement. Il n’y a pas de lumière dans cette scène. Il y fait noir, il fait nuit (dans mon souvenir  tout au moins).

Lente descente du soleil comme une grosse pomme. Le ciel est griffé de lignes blanches  et jaunes, croisant le fer.  Doucement la lumière effectue un virage, le ciel infuse.

La lanterne du phare au bout de la digue vient de s’allumer. Le trognon de pomme rejoint les vagues au moment même ou le gros disque solaire plonge à l’horizon. Une ligne verte (presque fluo) ourle la masse grise de l’eau.

Le chien et l’enfant sont repartis, le couple s’est relevé et s’enfonce dans la pénombre comme un seul corps.

Dans l’obscurité, maintenant, seule la lueur de la braise au bout de ma cigarette.

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Circonférence

Publié le par ap

Une averse crève la peau de l’étang.
[...]

Et puis, il y a la mer : verte, avec des écailles - ou des vagues venant lécher le rivage, Et puis, il y a la forme étrange du pli de la robe, de la cape, que la jeune femme de droite, sur la pointe des pieds, volant à son secours déplie… Regardez là bien cette forme qui n’est pas un pli de tissu ordinaire ! Observez ce vide où se découpe le paysage : langue verte de l’horizon qui va au devant des caresses des flots, pénètre l’écume, soulignant au niveau du ventre la perle du nombril… Vénus du désir naissant, Vénus du plaisir sous entendu : sous cape.

D’un côté le vent chaud, soufflé par ce couple aux mains unies, doigts lascifs, entremêlés, célébrant par leurs attouchements les jeux de l’amour, flottant au-dessus de l’écume des vagues douces. Souffle chaud et intime comme l’haleine de l’amant… De l’autre, la jeune fille fleurie (enceinte ?- initiée ?) volant au secours de la pudeur…. Trop tard ! Vénus est vue, elle sait qu’elle a été vue, par nous, par moi : la main gauche attirant sa chevelure sur son sexe en est un signe, la droite, effleurant la pointe du sein qu’elle sait faire voir, en est un autre. Elle est l’amour, le désir amoureux et elle le sait. Elle (se) joue de cette fausse pudeur, de ce dénuement qui l’expose à nos regards. Une pudeur feinte aiguisant le désir, une pudeur à la hauteur de sa réputation …

« …ô Déesse, à ton approche s'enfuient les vents, se dissipent les nuages; sous tes pas la terre industrieuse parsème les plus douces fleurs, les plaines mers te sourient, et le ciel apaisé resplendit tout inondé de lumière.
Car sitôt qu'a reparu l'aspect printanier des jours, et que brisant ses chaînes reprend vigueur le souffle fécondant de Favonius, tout d'abord les oiseaux des airs te célèbrent, ô Déesse, et ta venue, le cœur bouleversé par ta puissance. »

Lucrèce, De la Nature, I, 1 sqq.

[...]

D’autres corps sont venus avant celui là. D’autres Vénus désirées. Le désir n’est pas toujours exact. Approximatif, il s’affine ou plutôt, il se déplace. Comment peut-on expliquer que telle scène, telle posture d’un corps, tel geste, telle harmonie de couleur dans un tableau, nous touche et nous renverse ?

L’affinité est sans nom mais elle a un visage, un corps... Dans la vie, on peut parler de rencontre, en peinture on suppose l’événement.

Circonférence

Publié dans (re)venus

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Vénus sauvée des eaux.

Publié le par ap

Vénus sauvée des eaux.

Interférence d’images collées les unes aux autres, placardées dans les rues, comme autant de d’insignes ou de décorations dont les murs de la ville se couvrent. Images éphémères, accidentelles, sitôt  posées que déjà recouvertes ; tapisserie d’extérieur rafraîchie quotidiennement, flambant le mur. Feuilles fragiles d’aplats vifs écorchant l’œil, planches stridentes trouant le gris terne des crépis. Peaux. Peaux humides et fripées juste après la pose, rêches dès que la colle en séchant a tendu la fibre. Mille feuilles compact que la pluie réduira bientôt en lambeaux et que la main distraite, sournoise, révoltée, achèvera de défaire. Fraîches loques jonchant le trottoir en petits paquets crispés, en grappes, en copeaux…

Le feu passe au vert, mon regard glisse de ces parures à la buée du verre que raclent le va et vient des essuies glace.

Enfant, je collectionnais les images trouvées dans les plaquettes de chocolat, découpées dans les magazines. Les enveloppes roses, jaunes ou blanches (avec un liseré bleu) couvertes de timbres et de traces de tampons me fascinaient. J’aimais ces timbres gravés en deux ou trois couleurs représentant des papayes, des cabosses de cacao ou toutes sortes de papillons. J’entassais tout cela dans des boites à chaussures que je renversais  parfois en vrac sur le tapis de ma chambre pour compter mes trésors.

Une carte postale a longtemps occupé mon regard d’enfant. Je ne comprenais pas la scène que je voyais. Je ne comprenais pas pourquoi cette femme était debout sur le bord d’un coquillage géant. Je pensais qu’il s’agissait d’un ballet de sirènes, d’une danse cannibale ou autre chose de ce genre. Je ne comprenais pas la position écartée de la main de cette femme qui semblait cacher, tout en le montrant, la pointe de son sein. J’ai souvent regardé cette carte postale avant de savoir ce que la légende, inscrite au verso, signifiait. « Venus sortant des eaux » ai-je longtemps lu : « venu (sans e, avec un s) »… ce qui ne m’étonnait pas puis qu’ils étaient plusieurs sur la plage et que les sirènes étaient, à ce qu’on m’avait dit, comme des anges vivant sous l’eau (!).

Un jour, alors que je montrais la carte à des camarades, dans la cour de l’école, elle est tombée dans une flaque. C’est ce jour là d’ailleurs, en me faisant tirer par l’oreille dans le bureau du directeur par le surveillant qui avait ramassé l’image, que j’ai su que l’on ne disait pas venus mais Vénus.

Publié dans (re)venus

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