Vénus endormie

Publié le par ap

 

(Giorgione)

 

 

Dans un article récent, j’avais lancé, sans trop y réfléchir, une formule en forme de boutade sur l’identité d’une figure peinte selon toutes vraisemblances, par Giorgione , un nu féminin allongé au premier plan d’un paysage, intitulé tantôt La Vénus endormie tantôt la Vénus de Dresde :

 

 « La Vénus, pourrait, malgré son titre, être tout aussi bien une représentation d’Eve après son expulsion de l’Eden, couchée devant un tronc d’arbre coupé et sur une étoffe rouge, dont les motifs évoquent un peu les écailles d’un reptile… Ne serait-ce pas la présence d’un cupidon ajouté par Titien (recouvert ultérieurement pour une raison que l’on ignore) qui aurait laissé croire qu’il s’agissait là de la déesse de la beauté ?».

 

dresde90.jpg

 

La figure est nue, allongée sur un drap blanc froissé, adossée à une étoffe rouge qui pourrait-être un coussin ou plutôt une robe roulée en boule. Ses paupières sont closes, les traits de son visage détendus, son bras droit est relevé derrière la tête, l’autre suit la ligne de la hanche pour venir, de la main gauche masquer le pubis : elle dort – ou semble dormir – en toute quiétude. En écho aux courbes lascives de ce corps, répondent, en arrière plan, celles d’un panorama qui s’étend aussi loin que le regard peut porter. Sur la droite du paysage, passé une première butte herbeuse, le lacet d’un sentier conduit aux portes d’un village fortifié, bâti aux pieds d’une haute muraille en ruine. Le ciel est couvert d’une grande nappe rose qui laisse entrevoir, sur la droite, un amoncellement de nuages. Au centre, les plis du vallonnement descendent jusqu’à une étendue d’eau (une mer ou un lac). Se découpant sur la masse bleutée des montagnes apparaît une place forte. Enfin, à l’extrême gauche du tableau, l’horizon est interrompu par la masse sombre et moussue d’une roche  (ou d’un bloc de terre?) où est enraciné un arbuste, sous lequel repose la femme.

 

Que ce tableau soit ou non de la main de Giorgione, ou plutôt, comme le suggèrent plusieurs experts, qu’il s’agisse d’un tableau réalisé « à deux mains » - un état de Giorgione complété par Titien (le paysage seulement ?) - n’est pas vraiment la question qui me préoccupe. Ce qui, en revanche m’intéresse, c’est d’essayer de comprendre pourquoi le nom (le titre) de Vénus a été accolé à ce nu, et encore, quelles raisons (quels indices) ont permis d’associer cette femme allongée à la déesse antique de la beauté.

 

En effet, il n’y a pas, à première vue, d’attribut caractéristique direct qui nous autoriserait à affirmer que c’est bien Elle. Pas l’ombre d’un des protagonistes habituels suggérant telle ou telle transposition d’un passage particulier d’un des récits mythologiques. Rien non plus dans le paysage : pas de scène lointaine, pas d’éclair dans le ciel, pas de fumée montant du village ou du château au loin, pas de vaisseau s’embarquant vers une île lointaine, aucun évènement particulier.

 

On pourrait donc penser, après tout, qu’il ne s’agit là que d’un nu, mais « faire un nu » (le nu pour lui-même, en tant que sujet) était loin, à l’époque de Giorgione, sauf dans certains dessins d’étude, d’être une représentation courante, le terme lui-même n’apparaissant qu’au 17e dans le lexique des Beaux Arts.

 

Même si les artistes de la Grèce hellénistique, puis de l’art romain, ont porté une attention certaine au corps et à sa représentation, allant jusqu’à établir des règles d’harmonie et de proportions (les canons), mais aussi tout une rhétorique de la ressemblance et de la beauté idéale, ils ont toujours pris soin de l’associer à la représentations de dieux ou de déesses… Il est donc assez naturel qu’à la Renaissance la thématique du nu soit d’abord essentiellement associée aux thèmes antiques et particulièrement mythologiques, mais pas seulement : ainsi de certains sujets bibliques de l’ancien testament tel Adam et Eve… Ce lent glissement des représentations depuis l’antiquité, reprises à la Renaissance, d’une image idéale du corps matérialisé par la sculpture, à l’image du corps idéal incarné par la peinture - jeux des vases communicants -, permettait, entre autres, de passer « en douce » de l’image des dieux à l’image des hommes, de l’adoration1 au désir.

 

Ce nu féminin, peint par Giorgione, tel qu’en tous cas il nous est parvenu, est sans doute l’un des premiers à témoigner de cette évolution et à en assumer pleinement la rupture puisque, de Vénus, il ne reste que le nom. La pose de cette beauté assoupie deviendra un motif récurent de la peinture, à commencer par le jeune Titien, bien sûr, qui eut le privilège de la primeur et à qui fut confié le soin de lui donner un écrin.


venus_dresde_cupidon.jpg

(source : bildindex)

 

Le rapport de la figure au paysage, justement, est très certainement l’un des points qui ont décidé les observateurs à s’accorder sur le sujet probable de ce tableau. Une femme, allongée dans le plus simple appareil, en pleine nature, pouvait être (ou ne pouvait qu’être) une figuration de Vénus. On peut d’ailleurs imaginer que l’ajout d’un amour par Titien – amour aujourd’hui gommé, mais apparemment visible dans la radiographie du tableau – viendrait de là : une interprétation à postériori du tableau commencé par Giorgione, une façon simple (et pour le coup sans ambiguïté) de rattacher ce nu à un corpus déjà répertorié, de lui attribuer ainsi une identité crédible. Pour ma part, je continue à m’interroger sur ce que furent les intentions de Giorgione ?

 

Les seuls indices tangibles dont nous disposons – à compter qu’ils le soient vraiment ! – pourraient se trouver dans le paysage, et en tout premier lieu dans les espèces végétales représentées.


compare_g_saule.jpg

La silhouette de l’arbuste qui pousse sur le rocher (ou derrière) évoque soit la ramure d’un Myrte, d’un Olivier, d’un Saule ou de certains Lauriers.

 

Le Myrte, arbuste aromatique typiquement méditerranéen, est considéré, depuis l’antiquité, comme un symbole de pureté, de grâce et plus particulièrement d'amour féminin. C’est donc tout naturellement qu’il a été associé à des divinités… dont Vénus : il pourrait donc s’agir ici de cette espèce, cependant d’autres vertus (comme celles de purifier un lieu ou de favoriser la méditation) en font aussi une plante que la tradition chrétienne attribue à la vierge Marie. Par ailleurs, en comparant les silhouettes (ci-dessus) à celle représentée dans le tableau, il ne me semble pas qu’elles soient si proches ni par le port, ni par la distribution des feuilles.

En ce qui concerne l'Olivier, dont on prétend (toujours la Grèce antique) qu’il fut donné aux hommes par la déesse Athéna, il recouvre plusieurs significations (la force, l'immortalité, l'espérance, l'abondance ainsi que la sagesse et la fidélité), alors que dans les récits bibliques l’Olivier est plutôt cité comme symbole de paix.  

Le Saule, quant à lui, était, chez les grecs, dédié à Hécate (déesse de la Lune et des Enfers), Circé la magicienne, Héra et Perséphone. Il est l’Arbre auquel était suspendu le berceau de Zeus sous la surveillance de sa nourrice Itéa (Itéa qui veut dire "le Saule"). Au Moyen âge, l’écorce de Saule était le remède souverain contre "les ardeurs sexuelles excessives", tandis que, pour la religion chrétienne il était associé au Christ (surtout au moment des « Rameaux », en souvenir de l’accueil qui lui fut fait aux portes de Jérusalem). Le Saule est donc, selon les cultures et les traditions, considéré comme un attribut ambivalent, tantôt inquiétant, tantôt bienveillant. Le Laurier enfin (particulièrement le Laurier Noble) est l’attribut d’Apollon et ce notamment pour l’histoire de la nymphe Daphné, métamorphosée en laurier. L’arbre est consacré aux triomphes, aux chants et aux poèmes. Significations que l’on retrouve dans la Rome antique.


S’il semble peu probable de part son ancrage sur la roche, qu’il s’agisse d’un l’Olivier – à moins bien sûr que l’arbre ne se trouve derrière celle-ci – il est plus probable que nous ayons affaire à un rejet de Saule - dont on sait que certaines espèces, telle le « Saule marsault », s’installent volontiers dans les espaces abandonnés, les friches, les clairières – ou à un Laurier.


anemone.jpg

 

Examinons maintenant un autre élément végétal qui se trouve au tout premier plan, dans l’herbe. Ces toutes petites fleurs aux pétales blancs pourraient être celles de fraisiers sauvages, de primevères ou d’anémones ; il semble qu’il s’agisse là plutôt d’un groupe d’Anémones némorosa qui poussent généralement dans des lieux ventés.

L’origine de son nom vient du grec « anémos », par association au surnom d'Adonis (Naaman), qui signifie justement « le vent ». Selon une première légende tirée d’Ovide, la fleur serait née du sang répandu par la blessure mortelle d’Adonis. Folle de Chagrin, Aphrodite (Vénus) aurait transformé, par ses larmes, cette tache en fleur pour conserver le souvenir éternel de son amant2 : cette anémone serait de couleur rouge3.

Une autre légende, toujours extraite de la mythologie, évoque, cette fois-ci, les amours volages du dieu Zéphyr et de la nymphe Anémone. Celle-ci aurait été transformée en fleur par l’épouse trompée, la Déesse Flore, de façon à signifier que Anémone, « dans l’attente de son amant, ne s’épanouit complètement que lorsque le vent souffle légèrement.», ce que corrobore une interprétation de la même racine du mot grec : « Anémone » signifierait par analogie : « parce que la fleur s'ouvre au moindre vent » ou « ou s'effeuille facilement.». Fleur sensible au coup de vent qui « la déshabille en un clin d’œil », l’anémone est un symbole de l’amour fragile et menacé, du bonheur intense mais éphémère.

 

En l’occurrence, cette dernière formule pourrait fort bien correspondre à la figure endormie. Est-ce à dire qu’il s’agit ici plutôt de la nymphe Anémone que Vénus?


Giorgione_arbres.jpg

 

Dans le paysage, il est possible de prolonger ce même travail d’identification avec les autres végétaux. L’arbre, sur la droite, qui se dresse près des corps de bâtiments, est sans doute un chêne ou un tilleul4, par contre il est plus difficile de reconnaitre l’espèce de cet autre arbre à l’allure élégante et au feuillage clairsemé de couleur ocre.

arbres_frise2.jpg

Il aurait pu s’agir d’une essence de pin ou d’un cèdre pour la forme du feuillage située en haut d’un tronc dénudé et relativement rectiligne, ou encore d’un hêtre, arbre très souvent représenté à la Renaissance… Mais,  étrangement, il ne semble correspondre à aucune de ces silhouettes, ou plutôt il possède différentes caractéristiques de chacune d’entre elles, comme s’il s’agissait d’une espèce hybride.  

 

Au livre X des Métamorphoses, consacré au chant d’Orphée pleurant la mort d’Eurydice, Ovide (par la voix d’Orphée) après avoir passé en revue les différentes « passions anormales », en vient au récit des amours tragiques de Vénus et d’Adonis. Dans ce passage, Vénus raconte à son amant (récit dans le récit) la course d'Atalante et d'Hippomène et évoque les trois pommes d’or :

 

« …Hippomène, le descendant de Neptune, m'invoque “ Que Cythérée (Vénus) assiste, je l'en supplie, mon acte audacieux, et favorise les feux qu'elle a allumés en moi. ” La brise bienveillante m'apporta cette prière touchante, et, je l'avoue, j'y fus sensible. Il ne restait pas beaucoup de temps pour intervenir. Il est un champ, que les gens du lieu appellent « champ de Tamasos », la partie la plus riche de l'île de Chypre ; leurs ancêtres jadis me l'ont consacré, ordonnant d'en faire une dot ajoutée à mes temples. Au milieu du champ, resplendit un arbre au fauve feuillage, dont on entend bruire les rameaux d'or fauve. Je venais justement de là et j'apportais trois pommes d'or, cueillies de ma main. Invisible pour tous, excepté pour lui, j'allai vers Hippomène et lui expliquai quel usage en faire. »

 

Il n’est pas impossible que ce soit la description de cet arbre5 merveilleux au feuillage doré (à la chevelure d’or, ai-je pu lire dans certaines traductions) qui se dresse dans le lieu le plus fertile de Chypre - île, où, selon certains, Vénus serait sortie de l’écume - qui soit à l’origine de celui figuré dans le tableau de Giorgione. Si c’est le cas, il ne fait donc plus aucun doute que nous aurions bien affaire ici à la Déesse de la Beauté.


Giorgione_souche.jpg

 

Reste cependant un élément qui demeure troublant : il s’agit de la présence d’une souche. Son emplacement, à l’aplomb du sexe de la femme, ne fait que peu de doute sur la relation probable6 que l’un et l’autre entretiennent dans cette composition. Le fait que l’arbre soit coupé - l’arbre ici a visiblement  été scié, (geste humain et volontaire) et non brisé (phénomène naturel) – selon une symbolique assez commune qui représente la mort. Associée au geste de la femme, il pourrait signifier la disparition de l’être aimé ou du désir.

 

Si l’on reprend quelques unes des significations des espèces végétales citées plus haut, on s’aperçoit que le thème de la mort est souvent présent, lié aux récits de passions amoureuses. Certains touchent directement à la figure de Vénus comme c’est le cas d’Adonis, d’autres indirectement : Atalante et Hippomène, Paris (et Hélène), d’autres enfin s’en rapprochent, comme le montre le chant d’Orphée.


venus_intrigues.jpg

 

S’il peut s’agir de Vénus, ce n’est donc pas la forme resplendissante ou triomphante de la Déesse qui est montrée, mais son versant sombre et néfaste. Vénus est aussi connue pour ses intrigues et ses fourberies, ses jalousies et ses vengeances. On se souviendra par exemple de l’histoire de Psyché, et de celle de Hypsipyle

 

Le paradoxe et le sens de cette peinture tiennent peut-être à cela : nue et offerte aux regards, la figure endormie semble paisible. L’harmonie du paysage qui répond aux courbes de ce corps alangui et inoffensif semble confirmer cette impression de plénitude, de douceur suscitant le désir. L’image que nous propose Giorgione de Vénus n’est peut-être pas celle que l’on voit. Comme l’eau dormante, Elle doit être considérée avec méfiance : tomber sous son charme c’est peut-être s’exposer aux pires tourmentes, et seuls les Satyres (ne le serions-nous pas ici ?) osent la contempler dans son sommeil.

 

__

 

1 – Vénérer : du lat. venerari, lui-même dérivé de Veneris, « Vénus ».: révérer, témoigner du respect (syn. Honorer, Adorer) les dieux, et par extension des personnes.

 

2 - « …Une heure, pas plus, s'est écoulée que de ce sang éclot une fleur de même couleur, pareille à celle du grenadier qui dissimule ses graines sous une écorce flexible ; cependant il est bien court le plaisir qu'elle offre ; car mal fixée et rendue trop fragile par sa légèreté, elle tombe sous les bourrasques de celui dont elle tire son nom : le vent. » Ovide, Les métamorphoses.

 

3 – Il arrive que l’on confonde, y compris dans les textes anciens,  l’anémone rouge (fleur d’Adonis) avec l’adonis qui est une fleur à pétales jaunes.

 

4 - Le chêne, rarement atteint par la foudre, était associé à Zeus ou à Jupiter. Le tilleul est un arbre plutôt féminin, symbole d'amitié, de tendresse et de fidélité. Philémon et Baucis, en remerciement de leur  sens de l'hospitalité, furent récompensés par les dieux qui acceptèrent leur prière : mourir au même instant. Philémon fut changé en Chêne et Baucis en Tilleul, ces deux arbres qui ombragent le sanctuaire de Zeus.

 

5 - Sous cet arbre, en contrebas, on observera aussi la forme d’un bocage, délimité par des futaies denses et qui semble être divisé en deux parcelles aux proportions quasi identiques. Il peut s’agir du «  champ de Tamasos… »

 

6 – Voir l’association très commune du tronc phallique pénétrant le triangle du feuillage. Ainsi, l’arbre incarne la vie et la fécondité. Vénérer un arbre relevait au moyen-âge, pour l’église catholique, d’un rite païen, qu’elle s’est évertuée à combattre (en vain), avant de comprendre qu’il était préférable d’assimiler l’arbre aux figures cultuelles, de le christianiser en somme.


Publié dans peinture

Commenter cet article

myriam 07/06/2010 20:02



Pour rebondir, critique n'est pas forcément moche ... critique dans le sens commentateur qui juge des "ouvrages de l'esprit, des oeuvres d'art", voir l'article intéressant à ce sujet de Maxime
Durisotti http://mdurisotti.wordpress.com/2010/06/05/le-souci-de-la-verite/



mohamed 22/05/2010 09:32



à propos de regard, connais-tu Le Tintoret d'après Jean-Paul Sartre, un film de Didier Baussy-Oulianoff.


Selon moi, c'est le meilleur documentaire produit sur un peintre et le regard d'un spectateur.



Ambre 13/05/2010 18:47



Oui, merci, je cherchais une plus juste définition hier, c'est très moche "critique".


Sorry.



ap 13/05/2010 18:37



..."critique d'art"?


je crois que Regardeur, suffit amplement.



Ambre 12/05/2010 21:54



Comme critique d'art vous vous posez là! De l'art d'entrer dans les détails. Epoustouflant... pour une béotienne comme moi.


"Le fait que l’arbre soit coupé - l’arbre ici a visiblement  été scié, (geste humain et volontaire) et non brisé (phénomène naturel) – selon une symbolique
assez commune qui représente la mort. Associée au geste de la femme, il pourrait signifier la disparition de l’être aimé ou du désir." Je dirais même :disparition de l'être aimé
ET du désir.


Merci pour ce billet auquel je penserai lorsque je contemplerai un tableau, m'attardant dans les détails. J'ai entendu dernièrement que, d'après quelques
statistiques, les visiteurs des expos et musées ne s'arrêtent que de 6/10 de seconde à 5 secondes devant un tableau, selon les auteurs. Edifiant.