Retour à la source (2)

Publié le par ap

« J’hésite à embrasser cette grenouille : la princesse aura-t-elle d’aussi jolies cuisses ? »

L’autofictif, 861 (2)

"Si tu regardes derrière toi, tu aperçois des lumières qui se défont et s'éloignent selon un triangle s'élargissant : des marques d'eau coulent pendant que tu rumines ta plainte. La pelote de routes en se démêlant tend l'épiderme, tu rajeunis, tu reviens. Pleure, si tu t'es dépensé pour voir cela."

 L’homme sans réseaux, 413 (Derrière)

 

***

 

Un détail, souvent, en ravive un autre. Il ne s’agit pas toujours de références explicites, mais simplement de rencontres, de télescopages, dont nous sommes les témoins, dont nous avons gardé  la mémoire de l’empreinte fugace, mais suffisante, et qui remonte à la surface.


tempesta det3

Un triangle noir, par exemple, observé dans la toile d’Arshile Gorky (Waterfall), fait étrangement écho à celui-ci, plus ancien, à cette entaille dans la terre plongeant dans une mare sombre.

 

Il se pourrait bien, que, de part la place qu’elle occupe au premier plan d’un paysage en sous bois, cette anfractuosité, qui pourrait n’être, dans d’autres cas, qu’un simple accident du relief, soit bien plus qu’un simple détail. D’ailleurs, plus qu’une analogie formelle, la consistance même de ce talus évoque un fragment de corps.

 

Il n’est pas rare, dans l’histoire des représentations, que de telles apparitions trouvent leur origine dans l’observation rêveuse de la nature. Les nuages, les troncs, les roches… offrent en de maintes occasions la possibilité de ces métamorphoses, sinon de ces métaphores. Les artistes de la préhistoire imprégnant de pigments rouges les passages resserrés au fond des grottes, Vinci assimilant les taches de moisissures d’un mur à des scènes de batailles, ou Ernst s’émerveillant des frottages réalisés sur un plancher témoignent tour à tour d’une même perception et d’une même utilisation de ces phénomènes. 

 

[…]

 

La lumière descend dans le branchage, glisse le long des troncs, émaille le touffu d’un buisson, rebondit le long des franges sombres qui se découpent en contre jour sur un pan de mur jaune ou sur le gris bleuté d’un ciel lourd.


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Quelques gouttes claires, déposées sur un frottis sombre, suffisent ici à traduire la masse compacte d’un feuillage. Plus bas, la densité des touches vertes opacifie l’écran végétal. On aurait vite fait de s’y perdre !

 

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Ailleurs, des myriades de points noirs et or criblent l’azur. Un coup de lumière montant du sol embrase les cimes, le ciel roulé en boule est déchiré par la zébrure d’un éclair.

 

Dans l’ovale basculé des ramures qui ploient, au-delà de l’entablement d’un pont rustique, sous ce ciel cabossé, flottent les façades plates et blanches d’une ville. Là-bas, nulle âme qui vive. Sous l’ombre du pont, qui marque la charnière de ce paysage, se dressent quelques vestiges  gagnés par la végétation.


Ici se tiennent trois personnages. Sur la gauche, un homme debout, appuyé sur une longue perche, tourne son regard vers une femme en partie dénudée, assise dans l’herbe et qui allaite un jeune enfant.  A peine surprise, celle-ci regarde dans notre direction.


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De ce tableau, attribué à Giorgio da Castelfranco, dit Giorgione (1477-1510), nous ne disposons que de peu d’informations. Désigné tantôt sous le titre de La Tempête ou Le soldat et la bohémienne dans un paysage d’orage, la peinture semble avoir été réalisée aux alentours de 1507, c'est-à-dire quelques trois ans avant que Giorgione ne soit emporté par la peste.


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On suppose qu’il s’agit d’une œuvre de commande, passée par Gabriele Vendramin, jeune noble proche d’un cercle de poètes humanistes vénitiens (Le cercle d’Asolo initié par Pietro Bembo). Les trois philosophes, et la Vénus, autres toiles datant de cette époque, restées inachevées à la mort de l’artiste, auraient été, elles, commandées respectivement par Taddeo Contarini et  Girolamo Marcello, deux autres membres de ce cercle, amis de Giorgione. A ce jour, les historiens s’accordent pour considérer que si Sébastiano del Piombo et Titien ont participé chacun à l’achèvement de ces deux tableaux. Seule La Tempête  serait de la main unique de Giorgione.


[…]

Publié dans peinture

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Ambre 18/04/2010 11:37



Il est vrai que vos billets, vos analyses me transportent aussi parfois vers des pensées "lointaines", des "come back". C'est ce qui en fait la richesse, nous emmener "d'un coup de lumière" vers
un ailleurs, en soi.


Merci à Mohammed pour le lien.


"Je décidai alors d'écrire l'histoire de cette journée passée à Elée. Ce serait le tableau peint sur un autre tableau qui recouvrirait l'image d'un drame que je voulais effacer.


[...]


...s'il se trouvait une aventure plus périlleuse que celle de la fin, il deviendrait enfin possible de sourire à l'éphémère et d'oublier le pathétique."



mohamed 17/04/2010 15:49



J'ai pensé à ce texte de JACQUES BELLEFROID en te lisant ce matin, comme un lointain écho...


 " C'était l'hiver. J'occupais à Aix-en-Provence une chambre d'hôtel dont la fenêtre ouvrait sur un campanile de pierre qui prenait des reflets roses, chaque matin, au lever du soleil.
Paris, que j'avais quitté, n'était que grisailles et pluies. J'apercevais avec précision ce campanile dressé au-dessus des toits oranges. Il inscrivait son dessin dans le cadre de la fenêtre à la
manière d'un tableau accroché sur le ciel et cette image réelle, dépassée par sa propre réalité, émergeait avec la régularité, l'insistance de ces idées fixes qui s'allument la nuit dans
l'obscurité des rêves. Sans aucune espèce de logique, la couleur des pierres et des tuiles me rappelait une journée perdue de l'été précédent où j'avais saisi l'occasion d'aller voir le site
d'une ancienne ville disparue et dont il ne reste à peine quelques traces sur une colline du sud de l'Italie : Elée. Attiré par la force d'attraction d'un tel nom, j'avais voulu voir le lieu. Il
n'y avait rien. La journée s'était déroulée sans incident. J'étais reparti. Ensuite, au cours des semaines et des mois — l'automne, l'hiver — ce rien avait peu à peu creusé son trou. Maintenant,
il revenait sous la forme d'un campanile rose, ironique, silencieux, placé chaque matin devant mes yeux comme une horloge arrêtée."


(c) JACQUES BELLEFROID Cahiers de la Différence # 1 LES DEUX TABLEAUX


Lire la suite du texte en cliquant sur le lien ci-dessous.


http://jbellefroid.free.fr/cahiers1.htm



espace-holbein 16/04/2010 10:06




Au commencement était le chaos.


La Création s’exprime a des actes ordonnateurs.


L’œil met de l’ordre. Il y identifie et y dessine des formes.


«D’ailleurs, plus qu’une analogie formelle, la consistance même de ce talus évoque un fragment de corps.» :


Le mystère de la Tempête gagne évidemment à nous résister. Nous contribuons à faire «acte de création» en nous efforçant de mettre l’ordre dans ce chaos. Il est difficile de nous situer
dans les conditions de la production et surtout de la pensée qui a présidé à l’occasion de la réalisation d’une telle peinture. J’avais noté quelque part que jusqu’au milieu du Quattrocento,
l’intérêt des peintres pour le minéral relevait surtout de raisons symboliques et que très peu (aucun ?) n’était guidé par une curiosité pure pour la nature comme ce sera le cas –puis la
règle - plus tard.  La Terre est ambivalente : c’est elle qui porte et nourrit les mortels (ici l’allaitement en acte qui nous regarde dans les yeux et nous renvoie à notre
humilité, à notre condition fragile) mais elle est aussi le monde souterrain, celui de l’Enfer (des grottes, des cavités, des ténèbres, celles du petit triangle noir). Et puis l’éclair :
rien de moins naturel, ici. Les comètes à cette époque peuplent l’imaginaire de toute une Europe. Nous avons nous-mêmes nos propres fascinations (qui paraitront bien dérisoires dans quelques
décennies…). Une belle comète traverse encore la Melencolia I de Dürer quelques années après.


La Tempête (qui n’est peut-être –en tout cas je l’espère - qu’un titre provisoire) gagne, je le répète, à nous résister.


Qui mangera les cuisses de la Princesse ?