Refait, à la main

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 (Etienne Bossut)


« Je crois bien qu’il y a quelque chose d’essentiel qui se dessine dans mon travail avec l’intérêt que je trouve dans la recherche des couleurs, car la question du moulage lui-même ne pose plus de problème, comme on dit “cela va de soi”, par contre le mélange des gelcoat pour obtenir une couleur qui n’apparaît vraiment qu’au démoulage, un peu comme la technique du fixé sous verre, c’est vraiment excitant, ajoutez à cela que tout le travail de moulage se faisant au pinceau, je pense de temps en temps qu’étant résolument dans le domaine classique de la sculpture, je me sens aussi très très proche de la peinture (figurative bien sûr). » Etienne Bossut – extrait d’un entretien avec Hervé Bize, 1999

 

 

Des tables, un cabanon de jardin, des arrosoirs, des skis ou des douilles d’obus multicolores savamment entremêlés au sol d’un centre d’art ou d’un musée, des fauteuils de jardin (bon-marché) alignés ou disposés en pile, des bidons jaunes et des gamelles vertes (attendant une fuite qui ne viendra pas sous ces néons ) et des gamelles (rouges) et des bidons (bleus), des portes closes (mais pleines de promesses), des néons teintés (mais éteints) … Les sculptures d’Etienne Bossut pourraient, de prime abord, faire partie de ce processus d’épuisement qui marque l’espace de la production contemporaine. 

 

Toutes les pièces de ce mobilier très frustre, issues de notre environnement de consommation, n'y sont pas,  cependant, simplement prélevées-exposées, mais en sont, par contre, des reproductions presque fidèles. Il y a donc bien restitution d’une image mais au travers d’un processus de transformation (moulage des pièces d’origines en polyester) qui, tout en dupliquant l’objet en modifie (parfois) sa matérialité. A cette première action de mise à distance de l’objet initial, s’ajoute l’utilisation de la couleur. Le principe et la fonction de cette seconde intervention sont surtout perceptibles lorsque ces objets, reproduits en série, (mais à la main) sont ensuite assemblés ou installés dans un espace.

 

Si la phase de reproduction ne présente en soi rien de neuf - ni dans le champ de la sculpture, ni en général dans celui de l’image – le choix et l’attention portée à ses modèles, d’une part, et le mode d’assemblage ou le choix de leur mise en espace, d’autre part, sont par contre plus subtils.



 

Les douilles d’obus (ou de balles extrêmement agrandies*) par exemple, jonchant le sol comme sur un champ de tir, (et ce malgré le titre carpet bombing, 2005) évoquent tout aussi bien un jeu de quilles renversé par un enfant ou des cartouches de stylos à encre, des bâtons de pastels, ou encore des sucreries (les « car-en-sac » : petites dragées à la réglisse de mon enfance qui se rependaient si souvent au sol à l’ouverture du petit sac de plastique).

De la gravité guerrière (quelque soit la couleur du drapeau), au clin d’œil amusé, en passant par la référence implicite aux touches de peinture vives qui animaient le treillis séré des toiles explosives de Derain (la peinture comme dynamite) dans sa période Fauve, on imagine sans peine que ce sol bombardé de couleurs chatoyantes, que nous aurions toutes les peine du monde à traverser sans en changer l’agencement, est bien un terrain miné.

 


Le parti pris de colorer en rouge (coquelicot) l’ensemble des objets présentés pour Ma cabane (1996-1997), crée paradoxalement une unité – voire une uniformité – qui, on le sait pourtant, existe rarement pour ce type de construction populaire faite de bric et de broc. Ici pourtant c’est d’une cabane de chantier qu’il s’agit, un préfabriqué composé de panneaux modulables (à l’origine en tôle) : abris sommaire. Agrégés tout autour, le même mobilier fruste que celui qui apparait dans ses autres œuvres, mis en scène pour mimer (reconstituer) les abords d’un lieu de villégiature populaire ou d’un appentis  de bricoleur. Simultanément, autant par le principe du monochrome que par le choix de ces accessoires, cette cabane convoque celles qui fleurirent au fond des jardins ouvriers et où l’on se rendait en famille, le dimanche. Congés payés. Souvenirs rouges (écrevisse) des premiers coups de soleils. Rouge vif comme un drapeau au début de l’été, quand l’éclosion les coquelicots chavire l’ondulation verte des futures récoltes. Rouge passé des émulsions chimiques voilant le celluloïd des vieux clichés.  Cette œuvre, qui rassemble autour de cette boite les différents jalons des éléments du parcours, est aussi bien une mémoire personnelle (celle de l’artiste) que collective.

 

La polysémie qui est à l’œuvre dans les sculptures d’Etienne Bossut doit autant aux jeux des répliques en plastiques colorés d’objets ordinaires - en les noyant dans une même matière (un même corps) -que dans les références plus ou moins explicites à l’histoire de l’art que provoquent leurs combinaisons. En un sens on peut considérer que le matériel constitué depuis quelques 30 ans fonctionne comme un vocabulaire dont l’artiste ordonne et régule, par jeux de syntaxe, les différentes mutations.



Il en va ainsi de la réplique moulée d’une Porsche, traitée comme une carcasse, abandonnée aux orties et (ou) aux mauvaises herbes, qui s’intitule naturellement Ruines, ou de cette coccinelle rouge, renversée sur le flanc, réalisée à partir d’une Volkswagen : simple coquille vide qui témoigne de la mue d’un improbable coléoptère. Criblée d’impacts (qui évoquent les taches de l’animal, mais s’avère de près être celles de balles) la sculpture est intitulée Pas ce soir. De cette carcasse, qui représente donc plutôt le résultat d’une fusillade ou d’un traquenard – bal(les) tragique(s)… -, on entendra aussi siffler, dans le dérapage du langage, ce que nous montre précisément l’objet perforé : une coque transformée une passoire.



On a beaucoup évoqué à propos de la série des « Laocoon(s) », notamment celle exposée au musée  Rodin en 2009,  la référence probable à la fameuse sculpture conservée au Vatican ; certes une certaine torsion baroque est présente dans ces volumes d’Etienne Bossut, mais la comparaison s’arrête là. Plutôt que la figure du monstre mythique terrassant les fils de Laocoon, l’assemblage réalisé à partir des sièges Orgone de l’australien Marc Newson - toujours selon le même processus de clonage - dont la forme en spirale qui se replie sur elle-même, fait plutôt penser à celle de l’Ouroboros, voire à celle d’une simple chenille et, pourquoi pas, à la larve d’une coccinelle avant sa première mue.

 

Oui, décidément, dans ce dispositif de reproduction, qui interroge en abîme les modes de productions industrielles des formes, autant peut-être d’ailleurs que celles des images, ces trois reprises démultipliées d’Orgones (ogres, gorgones), tel des serpents qui se mordent la queue, contiennent en filigrane le processus même de l’entreprise d’Etienne Bossut qui ne consiste pas à tourner en dérision les produits de son époque, en en dressant un inventaire malicieux, mais à les phagocyter en les retournant sur eux même tout en revisitant, non sans humour, les grandes questions qui animent la sculpture.

 

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* précisions communiquées par l'artiste, "Avec le moulage, je ne peux que copier à l'identique :d onc pas de changement d'échelle comme avec l'agrandisseur photographique [...] il s'agit de douilles d'obus de char (AMX 30) fabriquées à Roanne en 1976 [...]"

 

D’autres travaux d’Etienne Bossut sont visibles sur le site de la Galerie Chez Valentin

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