Origine

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"Tant qu’elle n’aura pas froid aux fesses, je n’aurai pas froid aux yeux."

Eric Chevillard L'autofictif 773-3

 

1 – « …ça ne marchera pas ! »

 

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Regardant des photographies prises dans l’atelier de Montigny  entre 2000 et 2004, mon attention est attirée par un détail. Sur l’une d’elles je relève sur la partie gauche un groupe d’images dont j’avais oublié l’existence et qui pourtant, rétrospectivement éclaire en partie (je crois) le propos des séries « Amont » et « Histoire(s) » peintes à cette époque.

histoires Histoire(s) 2001- 2003 – huile sur papier (détails) - Montigny

***

De ces trois images épinglées, je sais que l’une (le portrait) est un tirage numérique donné vers 2002 par Vincent Cordebard et que la petite vignette de l’Origine de Courbet fut découpée dans un magazine, quant à la troisième, il s’agit d’une reproduction d’un nu érotique du 19e, trouvée dans une bouquinerie (ou donnée par un ami ?), dans les années 80, à Aix en Provence (seule certitude cependant,je n'avais pas alors connaissance de la peinture de Courbet...)

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Ce qui m’a retenu dans ce groupe d’images, c’est l’association fortuite que réveillent ce visage et le nu de Courbet. Non que la composition de l’Origine, qui en fait précisément l’économie - procédé unique dans l’œuvre du peintre et rarissime jusque là dans l’histoire de la peinture – trouve ici, dans le regard de cet enfant une sorte de compensation mais, plutôt, qu'il me reste le souvenir d’une telle proximité.

Et puis c’est revenu : Sollers questionné par Henric, filmé par Fargier, dans Le trou de la vierge ; le regard de Sollers dépassant de la couverture du numéro 59 de la revue Art Press où figurait justement une médiocre reproduction en noir et blanc de l’Origine.

Fabuleuse mise en scène de l’apparition de l’image venant se substituer – ainsi que l’avait envisagé André Breton dans Nadja - à la description : les mains de Sollers empoignant, touchant, balayant le sexe exhibé, pour illustrer son propos :

« …C’est une forme sans tête et sans jambes, donc sans pieds, où vous pouvez reconnaitre ce qui du corps féminin commence au-dessus des seins et s’arrête… [hésitation]  heu !… [le regard cherche quelque chose] un tout petit peu… [Sollers trouve ce qu’il cherche]… ouais  merci [on lui tend quelque chose, il s’en saisit – l’objet reste encore hors champ]…au milieu des cuisses,  n’est-ce pas !... Je ne sais pas si ça peut se voir là  [il montre le haut d’une revue puis ajuste le bas pour le cadreur]…là  [le visage disparait derrière la reproduction de l’Origine du monde]….bien !

L’effet, n’est-ce pas, l’effet de… [sur la gauche, le visage en partie dissimulé par la revue ; la main balaye l’image dans sa partie basse puis d’un doigt entoure le pubis]…qui se situe ici…avec la fente…. suggérée…doit produire sur le spectateur un effet…calculé…, maximum, puisque ce ne sera jamais quelqu’un ou quelqu’une, et comme vous le voyez, ça ne marchera pas ! »

D’un point de vue strictement formel l’aspect plutôt « brut » de cet entretien s’avère évidemment, après plusieurs visionnages, moins spontané qu’il n’y parait à la première lecture. Il suffit  par exemple de suivre les jeux de regards de Sollers, de prendre en compte l’introduction préparée (calculée ?) de l’apparition de l’image ou considérer le balai des mains désignant, masquant, tournant autour du triangle sombre et le visage plus ou moins dissimulé derrière la revue… Si cette séquence est construite comme un dévoilement, elle se veut aussi, en 1982, comme une révélation de l’image par l’image, ou comme l’écrit Jean Paul Fargier, un évènement : «… et soudain, dans cette double ellipse (Venus et La Vierge), le sexe peint par Courbet sous le nom d’Origine du Monde, surgit comme un chaînon manquant. ».

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On remarquera cependant que c’est la couverture d’Art Press (revue à laquelle participent Sollers et Henric) qui a été choisie pour figurer sur la vidéo plutôt qu’une simple photographie (ou éventuellement une reproduction couleur puisque la vidéo l’aurait rendue possible). En quelque sorte la revue sert ici de « couverture », de masque à la peinture qui, bien que connue d’un cercle d’initiés (des proches de Jaques Lacan qui ont pu le découvrir à sa maison de campagne de Guitrancourt), n’a pas encore été révélée au grand public : « Sylvia [Bataille] s’occupe de l’Origine, prête la bombe pour une exposition aux Etats-Unis puis en France, laisse penser qu’elle est partie au Japon, jusqu’à ce que la revue Art Press (Henric, Muray, Moi) mette enfin le public au courant. » dira plus tard Sollers.

Je ne peux cependant m’empêcher de penser, en relevant des hésitations et quelques imprécisions dans les propos de Sollers (comme par exemple « la fente…. suggérée… » ?!) que, bien qu’ayant connaissance de l’existence de ce tableau par une diffusion photographique antérieure, il ne semble pas l’avoir bien regardé, à moins bien sûr qu’il ne l’ai pas vu en vrai (malgré sa proximité avec Lacan) et que, se fiant à la reproduction de mauvaise qualité imprimée qu'il a sous les yeux, il ne puisse percevoir ce que pourtant la peinture place sans équivoque au premier plan. Maxime du Camp qui avait lui eu le loisir d'examiner la toile, cachée derrière un rideau vert, écrivait en 1878, dans Les convulsions de Paris : «Lorsque l'on écartait le voile, on demeurait stupéfait d'apercevoir une femme de grandeur naturelle, vue de face, extraordinairement émue et convulsive remarquablement peinte, reproduite "con amore", ainsi que le disent les Italiens, et donnant le dernier mot du réalisme».

En somme, voulant révéler l’existence d’un tableau caché (que l’on disait disparu*), Sollers et ses amis ne faisaient rien d’autre que d’en exhiber l’image de l’image de l’image… Ce qui « marche » ici, c’est l’invention de l’image tronquée, coupée de l’histoire du regard public par sa mise hors circuit; ce qui « ne marche pas », c’est l’absence de l’original, l’absence de l’Origine.

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* Dans une monographie sur Courbet publiée en 1981 aux Nouvelles Edifiions Françaises, Georges Boudaille écrivait en effet : « Il faut bien tirer des conclusions : les contemporains percevaient des intentions qui leur déplaisaient et parfois les choquaient quand elles n’offensaient pas leurs sentiments moraux ou religieux. Encore ne connaissaient-ils pas toute l’œuvre de Courbet. Il est une petite peinture que nous reproduisons ici qui a fait couler beaucoup d’encre. Son titre : L’Origine du monde. Probablement détruite ; à tout le moins disparue. Il nous en reste la photo et la description qu’en fit Maxime Du Camp. […] La peinture était dissimulée dans un coffre sur lequel Courbet avait peint un paysage (château ou église sous la neige). Edmond de Goncourt devant elle rendit, lui aussi, un hommage à Courbet, le 29 juin 1889 : « Devant cette toile que je n’avais jamais vue, je dois faire amande honorable à Courbet : ce ventre, c’est beau comme la chair du d’un Corrège. » […] Certains écrivains s’inclinent devant ce qui n’est que démonstration de métier mais résistent à ce qu’il y a de signifiant. Courbet est au Musée du Louvre pour avoir peint l’Atelier et l’Enterrement. N’eut-il commis que des « origines du mondes », fût-ce avec son talent, il serait depuis longtemps oublié. »

[...]

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Cédric Févotte 16/01/2010 22:17


Le regard de Sollers dépassant de la couverture d'Art Press n'est pas sans rappeler celui de Newton dépassant à peine du cadre...

http://images.artnet.com/artwork_images_424910841_449242_helmut-newton.jpg

Très intéressante somme de documents et analyse concernant cette oeuvre.


Gilbert Pinna, le blog graphique 13/01/2010 14:12


Le visage de l'enfant-la tête de Sollers, la même frange de communiant, les yeux en globes, et puis la fente ouverte, la béance des béances...l'impact scopique est sidérant... Bonne année !


mohamed 11/01/2010 12:31


J'aurai aimé qu'en novembre 2006, la Galerie Helenbeck à Nice affiche ton billet sur la devanture de leur espace pour éclairer certains esprits. En effet, sous la pression de quelques voisines, les
responsables de cette galerie ont vu débarqué la police. En cause : un tableau de Gilles Traquini représentant le sexe féminin. Depuis le tableau est mis à l’abri des regards des passants.
« C’est une censure pour la peinture. C’est ridicule. Ce tableau est un hommage à Gustave Courbet. Il n’a pas été fait pour provoquer ». Gilles Traquini fut étonné, encore sous le choc.
Il pensa exposer en toute quiétude ses œuvres à la Galerie Helenbeck, rue Defly à Nice. L’œuvre de la discorde : un tableau de deux mètres sur deux berçant entre le grisâtre et le bleuâtre
appartenant à une trilogie de peinture et s’intitulant « Ne m’oublie pas ». Il rappelle L’Origine du Monde de Gustave Courbet peint en 1866, polémique à l’époque puisqu’il représentait le
sexe de la maîtresse d’un diplomate turc. 140 après, à Nice, un pubis féminin choque toujours.