Origine (3)

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 3 – Encanailler l’art

« Oui, M. Peisse, il faut encanailler l'art. Il y a trop longtemps que vous faites de l'art bon genre à la pommade. Il y a trop longtemps que les peintres, mes contemporains, font de l'art à l'idée et d'après des cartons. »

Gustave Courbet – lettre du 29 novembre 1849 (à Louis Peisse, critique du Salon).
 

L’exemple le plus complexe me semble-t-il de ce mode d’élaboration se trouve dans Le Sommeil, toile de « commande » dont le premier propriétaire fut aussi, comme pour l’Origine du Monde, le fameux diplomate Khalil-Bey.

Censée être « la suite » de Vénus poursuivant Psyché de sa jalousie, œuvre dont le diplomate ottoman aurait souhaité faire l’acquisition mais qui était déjà réservée à un autre collectionneur, Le Sommeil présente deux femmes nues enlacées se reposant après leurs ébats.

On a dit de ce thème qu’il était assez inédit, ce qui n’est pas totalement vrai. François Boucher, par exemple, avait déjà abordé ce sujet du couple féminin (Pan et Syringe) et Honoré Fragonard dans plusieurs illustrations revient sur ce motif.

"Le lit et tous les secrets qu'il a de la femme, la chemise et ses indiscrétions, les effarements du réveil, les culbutes des courtes-pointes, la surprise qui renverse les têtes, les cache derrière le charmant mouvement du bras levé, les peurs qui courent à demi nues, ce premier sursaut de si jolie impudeur mettant sur pied une chambrée de femmes, le vent qui joue, le linge qui fuit, un visage qui se voile, un dos qui se montre tout du long, - comme Fragonard touche cela! "

Edmond et Jules de Goncourt, L'Art du XVIIIe siècle, Charpentier, 1881-1882, tome 3

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Des gravures des poèmes et certains récits, tel « Gamiani ou deux nuits d'excès », d’Alfred de Musset (1833) ont encore pu nourrir le sujet de la toile, en exploitant un thème Saphique proche de l’esprit orientaliste, et donc susceptible de plaire à celui qui venait de faire l’acquisition du Bain Turc de Ingres.

 

"Les filles de Lesbos dorment entrelacées,

Comme deux jeunes fleurs sur un même rameau ;

Elles dorment ! Leur sein éblouissant et beau,

Se gonfle au souvenir de leurs folles pensées.

D’un mutuel amour leurs lèvres caressées

Semblent prêtes encor pour un baiser nouveau ;

Et demain dans ce lit, voluptueux tombeau,

Le plaisir rouvrira leurs corolles lassées.

Leur corps n’est entouré d’aucun voile jaloux ;

J’écoute soupirer leur souffle, et je me penche

Pour mieux voir les contours de leur nudité blanche. […] "

Henri Cantel – Les tribades (1859)

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Enfin des photographies ont aussi pu servir de point de départ pour les deux nus enlacés. Ce qui frappe pourtant dans ces deux corps peints, et plus particulièrement celui de la femme brune, c’est l’impressionnante torsion que lui fait subir Courbet et qui la montre sous plusieurs angles simultanés. S’il est bien évident qu’une telle pose reste possible, elle ne correspond pas exactement à une figure de l’abandon.

 Ce que Courbet cherche donc à montrer n’est évidemment pas une énième figure du sommeil de bacchantes ou de nymphes, mais la volupté qui a précédé (voire la passion pressante qui a conduit à ce que « le collier de perles » se brise).

Pour traduire cet élan antérieur, il lui faut donc introduire un mouvement dans la fixité traditionnelle du nu couché. Paradoxe graphique qu’il va résoudre en tournant ses regards vers Rubens, peut-être dans L’Enlèvement des filles de Leucippe. ou plus simplement ; dans l’une des copies que celui-ci fit de Leda et le cygne, s’inspirant de la version de Rosso d’après Michel-Ange.

Dans cette dernière on retrouve le mouvement cambré du corps figurant l’accouplement improbable d’une terrienne et de Zeus métamorphosé en cygne.


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Si Courbet avait promis au collectionneur une « suite » à Vénus poursuivant Psyché de sa jalousie , Le Sommeil n’a pas grand chose à voir avec le récit original de Psyché, mais sûrement davantage avec l’interprétation proposée par Jean de La Fontaine (Les Amours de Psyché et de Cupidon -1669) qui évoque une liaison entre ces deux femmes. La « suite » n’est donc pas inscrite dans un registre mythologique strict, mais dans une variante plus personnelle et plus moderne.

"(...) Tout pour moi devient allégorie,
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.

Aussi devant ce Louvre une image m'opprime :
Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous,
Comme les exilés, ridicule et sublime,(…)"

Charles Baudelaire, Le cygne – Les fleurs du mal - 1857

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Illustration trouvée dans un ouvrage d'estampes érotiques (vraissemblablement de Thomas Rowlandson ?)

Courbet en choisissant ce mode plus trivial, moins moral et plus charnel, ne pouvait que se rapprocher de ce que l’amateur d’estampes ou de maisons closes de l’époque (son commanditaire par exemple) souhaitait voir.

"(…) Elle était donc couchée et se laissait aimer,

Et du haut du divan elle souriait d’aise

A mon amour profond et doux comme la mer,

Qui vers elle montait comme vers sa falaise.

(...)

Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,

Polis comme de l’huile, onduleux comme un cygne,

Passait devant mes yeux clairvoyants et sereins (…) "

Charles Baudelaire, Les Bijoux – Les fleurs du mal - 1857

 

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Je ne sais si Courbet eut connaissance de cette version de Léda peinte par François Boucher (1740), mais il est troublant de constater que le point de vue du cygne n’est pas sans rappeler celui que nous a attribué le peintre de l’Origine du monde. En nous assignant à la place de l’oiseau (place pourtant divine), Courbet court-circuite radicalement l’imagerie érotique d’usage : il gomme tout artifice ou dispositif grivois, il évacue définitivement toute métaphore.

***

Nous faisons face à ce qui est l’objet du désir, sans avoir à nous tordre le cou. La réalité chez Courbet est sans fard, ce qu’il résume d’ailleurs par cette formule : « Un peintre ne doit peindre que ce que ces yeux peuvent voir. ». Car c’est bel et bien de peinture dont il s’agit.


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Sous la lumière franche qui dévoile ce buste, accentuée par le blanc de l’étoffe contre le noir du fond, on devine sous les coups de brosses tendres les transparences de la chair, bleutées par endroit. Homogène mais douce elle dessine les volumes nets d’un corps ferme, qu’elle sculpte sans accrocs. Les effets d’ombre sont estompés et parfois rehaussées de rose corail.

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La toile est visiblement construite à partir du noir (ou d’une couleur sombre) qui affleure encore par endroit, cela est particulièrement visible sur l’amorce de la cuisse gauche et dans le velouté du tissu. L’effet duveteux de la toison est produit par un pinceau souple plus petit et une texture plus humide de son médium. Quelques recouvrements roses, à la marge, en atténuent le contact sombre.

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Enfin, des retours de touches claires encadrant le pubis, ou sur les globes des fesses, ont été déposés de façon plus rapide et à certains endroits le grain de la toile est encore perceptible ce qui indique que, contrairement à d’autres peintures, celle-ci fut réalisée sans trop de repentirs.

« Encanailler l’art », bien entendu, c’était pour Courbet rendre la vérité émouvante de la chair en peinture. Qui parle encore de trivialité ?

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Thomas 30/07/2012 11:54


Mewrci pour ce très bel article dont je ne peux que recommander la lecture. Je serais heureux de pouvoir vous accueillir dans ma Bauge un de ces jours.

Eric-le-peintre 26/01/2010 10:41


Les analyses de votre blog sont vraiment remarquables, je reviendrai le visiter plus longuement. Bon travail,


François Thoraval 23/01/2010 16:50



 


 


Très belle série d’articles sur un sujet délicat (puisque chacun se croit toujours plus autorisé à donner son opinion
dans la mesure où il s’agit de sexe!).Parallèlement aux splendides détails que vous isolez comme des tableaux autonomes, ce que vous écrivez à propos de l’origine du monde me semble sans doute les lignes les plus oniriques de votre blog. Onirisme né de la justesse
des observations qui demeurent avant tout celles d’un peintre : « Sous la lumière franche qui dévoile ce buste accentué par le blanc de l’étoffe contre le noir du fond, on devine
sous les coups de brosse tendres les transparences de la chair, bleutées par endroit. Homogène mais douce elle dessine les volumes nets d’un corps ferme, qu’elle sculpte sans accrocs. Les effets
d’ombres sont estompés et parfois rehaussés de rose corail ». 


La peinture de Courbet semble en effet saturée d’érotisme et de sexualité qui se retrouvent jusque dans ces innombrables tableaux de
cerfs bramant dans les forêts du Doubs. Les lesbiennes du Sommeil, version dénudée des demoiselles des bords
de la Seine nous incitent d’ailleurs, plus ou moins inconsciemment, à envisager l’ensemble de son œuvre par cette grille de lecture, ce qui n’est pas sans danger. Ainsi, à propos de
la fileuse endormie, un historien d’art (peut-être Haskell? J’ai oublié) évoquait l’hypothèse, très aventureuse, que la jeune femme s’était donnée du
plaisir avant de sombrer dans les bras de Morphée…


Une autre question, soulevée indirectement par votre article, est naturellement celle de la destination d’une œuvre, et conséquemment, de sa vocation. Or, n’est-ce pas dévoyer la vocation première de
l’origine du monde que de l’exposer ainsi aux regards de tous ? Je comprends parfaitement  les
inquiétudes de Mohamed, mon compatriote niçois (voir son commentaire à propos de votre précédent billet titré Origine), mais je crois que la
réflexion nous oblige à dépasser une contestation de principe à l’égard de la censure. On sait très bien que la destination d’une momie égyptienne n’a rien à voir avec une salle  du British Museum et il en est de même pour un polyptyque du quattrocento de la Grande galerie du Louvre. J’y ai vu, une petite fille s’agenouiller et prier
devant l’un de ces retables à la stupéfaction des visiteurs : à l’évidence, cette enfant, ignorante du formatage artificiel de la culture, renouait avec  la valeur primitive des choses. En un sens, l’origine du monde rejoint cette sacralité : celle de la sphère
privée, où la sexualité la plus explicite et la plus crue induit une pornographie inhérente à l’intimité de chacun. Ce tableau, est peint pour être (littéralement) découvert à quelques initiés,
ce que faisait d’ailleurs son dernier propriétaire, Jacques Lacan. Le rendre public est une flagrante contradiction dans les termes. Ou alors, il faudrait pleinement assumer la charge érotique -
bien réelle - du tableau et accepter que les visiteurs ou visiteuses, confortablement installé(e)s, puissent éventuellement se masturber en toute quiétude. En vérité ce modèle de Courbet (Joanna
Hiffernan ?) qui exhibe son intimité à plus de trois millions de visiteurs annuels semble avoir des droits que nous n’avons pas. Essayez de faire du naturisme sur une plage lambda et vous
serez vite arrêté pour « exhibition sexuelle » en vertu de l’article 222-32 du code pénal… Désolant paradoxe à propos duquel les pourfendeurs de la censure culturelle oublient leur zèle
coutumier. Cordialement, François. 


PS : Il y a peu, j’avais préparé un commentaire à propos de votre billet sur Luminais, peintre que j’affectionne tout
particulièrement, mais il semblerait que vous ayez retiré l’article (?).



mohamed 17/01/2010 18:34


Ton étude sur Courbet est passionnante à lire !
Quel est ton avis sur l'ouvrage suivant: Francis Haskell, Un Turc et ses tableaux dans le Paris du XIX°
siècle, essai n° 12 du livre De l'art et du goût jadis et naguère, Paris, Gallimard, 1989.