Miroirs aux alouettes

Publié le par ap

(Gérard Gasiorowski)

 

«  Notre tort est de croire que les choses se présentent habituellement telles qu'elles sont en réalité, les noms tels qu'ils sont écrits, les gens tels que la photographie et la psychologie donnent d'eux une notion immobile.[…] Or si je ne croyais plus à Albertine, c'est que je n'en avais plus besoin, le désir passionné d'y croire.[…] L'être nouveau qui supportait aisément de vivre sans Albertine avait fait son apparition en moi....Ces nouveaux moi qui devraient porter un autre nom que le précédent, leur venue possible, à cause de leur indifférence à ce que j'aimais jadis […] Et, en effet, je sentais bien maintenant qu'avant de l'oublier tout à fait, avant d'atteindre à l'indifférence initiale, il me faudrait, comme un voyageur qui revient par la même route au point d'où il est parti, traverser en sens inverse tous les sentiments par lesquels j'avais passé avant d'arriver à mon grand amour.[…]. L'étoile finissante de mon amour dans lequel elle (Albertine) s'était condensée se dispersait à nouveau en cette poussière de nébuleuse... » (Marcel Proust – Albertine disparue, 1927)

 

guignol.jpgGuignol, Série Albertine Disparue, 1973

 

Convenons en tout de suite, Albertine, le personnage du roman1 de Marcel Proust, est une figure romanesque (on pourrait même dire « un cas de figure ») incarnant la souffrance amoureuse, le travail du deuil. De la douleur de la séparation - pour laquelle il simule d’abord l’indifférence - à la difficulté de faire face à la disparition d’Albertine, puis au travail progressif de l’oubli, Albertine disparue précède le dernier tome de la saga de La Recherche du Temps perdu : Le temps retrouvé. Ce qui caractérise l’entreprise de Proust, c’est le principe d’épuisement auquel il se livre pour dépasser l’obsession de la mort d’Albertine, en une longue descente vers « le fond », examinant ses sentiments à la loupe, étudiant maints détails, pour enfin remonter peu à peu vers la lumière et dépasser l’amour perdu qui le retenait encore.

 

Plutôt que l’illustration du récit, auquel il emprunte le titre, c’est donc davantage à l’esprit de la trame narrative et à la nature du propos qu’il est fait allusion. L'état d'esprit dans lequel Gasiorowski a constitué cette suite, fait apparaitre que par Albertine c'est d’abord de l'image qu’il s’agit (toutes les illusions de l'image)... et c'est à la faire disparaître, elle et les simulacres qui l’accompagnent, qu’il s'emploie ici. Après La Fuite du coté de Barbizon (titre qui contient déjà une référence implicite à Proust : Du côté de chez Swann), Gasiorowski envisage donc Albertine disparue comme un processus d’une mort désormais inévitable.

 

Plusieurs des images qui ont servi pour cette série montrent, de toute évidence, que l’artiste a choisi une source iconographique plus ancienne : il est remonté « d’un cran » dans l’histoire, abandonnant les figures glacées et triviales des magazines des années 60 ou des faux motifs naturlistes, au profit de clichés tirés d’albums de famille ou de portraits des débuts de la photographie. Ces portraits, bien souvent réalisés devant des décors qui n’étaient que des toiles peintes « en trompe l’œil », étaient mis en scène en utilisant la tradition picturale : gestes, lumière, attributs, composition… 


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Albertine disparue - Clémence Blachet (1823-1904), Augustin Cuvier (1825-1890) - 1971

  

C’est le cas, par exemple, de ces deux personnages qui posent en pied dans un intérieur bourgeois. Légendée Clémence Blachet (1823-1904), Augustin Cuvier (1825-1890),, il semble s’agir, de part leur proximité (la main de la  jeune femme posée sur l’épaule du jeune homme) de jeunes fiancés. Bien que parés de leurs costumes du dimanche, quelque chose dans le pli du pantalon et dans l’attitude amicale du geste de la femme trahit l’origine sociale (sans doute paysanne), alors que le décor (dont le fauteuil qui se trouve sur la droite) aurait pu nous laisser croire à un milieu plus aisé : simulacres et illusions.

 

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Albertine disparue - Alphonse Vaise (1818-1905) - 1971


Alphonse Vaise (1818-1905), représente un homme en buste, coiffé d’un haut-forme ; au revers du col de sa redingote noire et quelque peu défraichie, sont accrochées des fleurs blanches et, fichée dans le galon du chapeau, une plume. Contrairement au portrait précédent qui présentait un couple jeune, l’homme parait très âgé et, si ce n’était précisément les fleurs et la plume, on pourrait le croire en costume de funérailles, alors que, plus probablement, il pourrait être à la noce : anbiguïté de l’image?

 

sabine_det.jpgAlbertine disparue, Sabine, 1972

 

D’autres personnages encore, plus ou moins connus, apparaissent dans cette étrange distribution de rôles : il y a Valérie Piat -1884-1937), Gribouille, Sabine, et George Sand (La mare au Diable) ou Georgia O’Keeffe (La Mouette, d’après une photo de Stieglitz,1918). Gasiorowski expliquait que les noms propres lui avaient été inspirés par ceux de personnages de romans (Balzac, Stendal…) mais qu’il avait inventé les dates, pour insister sur la dimension fictive du propos, une sorte de « mythologie », pour reprendre ses termes.

 

Ainsi à la façon du romancier, qui fond ensemble divers éléments  pour créer un récit, Gasiorowski mêle ici différentes strates, différents codes, aussi bien des sujets empruntées à la mémoire photographique qu’à l’histoire de la littérature. Il décline des visages, mais aussi des objets (L’arrosoir de vers les bois, sans doute inspiré des travaux de Hyppolite Bayard), ou des animaux (La beauté  , vue complète de l’image ayant précédemment servie pour réaliser Le Rossignol).

 

Ces peintures, comme les précédentes, sont composés de minuscules particules noires, mais la trame en est plus grossière, plus approximative, et celles-ci, qui hésitent désormais à s'agglutiner, forment des grappes d'ombres piquetées, perforées, contaminées en permanence par le blanc de la toile qui grignote. Certaines de ces peintures n'ont plus vraiment de consistance, les figures flottent et semblent prêtes à s'évanouir, à se dissoudre sur le blanc de la toile. Plus encore que dans les travaux précédents et malgré le raffinement des compositions (tels de vieux clichés, ou des photogravures précieusement présentés sur de grandes marges blanches), il se produit une désagrégation interne de l'espace pictural : tableaux vermiculées, rongés de l'intérieur.


GASIO23.jpg(Photogrammes tirés des ruchs de tournage (cultures et catastrophes) Mai 1995, Centre georges Pompidou, Paris)


Dans Sensible, la délicatesse des touches qui effleurent à peine le grain de la toile (sans presque oser y toucher), font émerger la pointe d'un sein durcit par le frottis du pinceau. C'est à une réelle épiphanie que l'on assiste ici : A peine est-elle apparue que l'aréole s'efface déjà, point de mire où s'abîme le regard, dans une improbable saisie optique.

 

« Et s'il reste que c'est le temps qui amène l'oubli, l'oubli n'est pas sans altérer profondément la notion de temps. Il y a des erreurs optiques dans l'espace comme il y en a dans le temps. […] d'autre part Albertine symbolisait en cela l'incapacité des gens du monde à porter un jugement valable sur les choses de l'esprit et leurs propensions à s'attacher dans cet ordre à de faux-semblants.. » (Proust - Albertine disparue).

  

Ce travail d'altération, entamé, consommé (et consumé) avec Albertine, Gasiorowski le conduira jusqu'à l'extinction de l'image.

 

 

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Avec Les Impuissances, Gasiorowski réduira d'abord le format des tableaux au minimum possible (figure 0) pour y présenter des vignettes prélevées dans un vieux dictionnaire2, constituant ainsi un inventaire non exhaustif d'objets rustiques (brouette, moulin à eau), de scènes agricoles oubliées ou embarrassantes (le pétrin ), de choses naturelles (cascade, arbre,  bourgeon).

 

Là encore, la nature des documents choisis n'est pas fortuite : ayant réduit l'image photographique (ne prenant plus pour modèle une réalité prétendue objective), c'est vers l'imagerie (c'est à dire l'image de l'image) que se tourne maintenant Gasiorowski, se contentant de ne reproduire que de simples vignettes, des images d'Epinal : ce que l’on appelle aussi parfois un poncif 3.

 

« Pour ce qui est des Impuissances il me fallait tricher, et j’ai joué un format minimal et un refus de l’imaginaire en ne travaillant par la main que mon refus d’imagination.[…] Le titre Les impuissances me semblait le mot exact pour traduire ce mode de pensée. » (Gasiorowski, Ent. Bernard Lamarche-Vadel 1975).

 

impuissances gasiorowski

(photographies Raymond de Seynes, 1972)


Treize peintures en tout, treize miniatures à la présence fragile, qui marquaient physiquement la disparition de l’image. Ces petites toiles, comme aimait à le rappeler le peintre, furent transportées pour sa dernière exposition en Allemagne en 1973, dans un sac poubelle de petites dimensions. Le message avait le mérite d’être clair.

 

" Parce que ce qui ici n'y était plus, ce qui en avait été arraché, y restait imprimé comme en creux […] La petite phrase, avant de disparaître tout à fait, se défit en ses divers éléments où elle flotta encore un moment éparpillée..."(Proust – Albertine Disparue)

 

La série des Aires, qui clôt ce lent travail de décomposition, est plus qu'un jeu de mot (« désert ») ou une simple boutade : c'est un clin d'œil chargé d'ironie et de malice.

 

Sur l'apprêt vierge de chaque toile le peintre trace d'un V, le signe abrégé du vol d'un oiseau  (mais qui n'a jamais essayé de reproduire cela? Qui a déjà tenté de représenter un oiseau qui vole au loin sans le réduire à ce tracé schématique?). Cette présence à peine perceptible, ligne pliée qui bat de l'aile, glisse d'un bord à l'autre des cadres : les ailes s'ouvrent, les yeux se ferment... "Celui-là, c'est dans le jour qu'il apparaît, dans le jour le plus blanc. Oiseau. Il bat de l'aile, il s'envole, il bat de l'aile, il s'efface. […] D'un battement il s'est effacé dans l'espace blanc." (Henri Michaux)

 

Le battement stroboscopique des paupières emporte cette dernière Vision, cet ultime signe, qui malgré l'étroitesse des formats (zéro figure) semble se dissiper dans l'immensité, l'infini, et nous ramène vers la page blanche.

 

 

« /.../Celui dont les pensées, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
-- qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes!/.../»

 

(Charles Baudelaire, Les fleurs du mal)

 

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1 - Albertine Disparue, dont le titre original est La fugitive, est le sixième tome d'À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, paru en 1927 à titre posthume.

2 - Petit Larousse illustré, nouveau dictionnaire encyclopédique, publié sous la direction de Claude Augé. Larousse (Paris) 1913, [18e édition.]

 3  - Poncif : feuille de papier portant un dessin piqué que l'on applique sur une surface, et sur laquelle on passe une pierre "ponce" de manière à reproduire en pointillé, le contour du dessin. Ce qui, par analogie est devenu : « un mauvais dessin fait de routines, une image dénuée d'originalité."

 

[...]

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Ce texte est une reprise de notes anciennes « Gérard Gasiorowski, Culture(s) et Catastrophes», 

Une rétrospective du travail du peintre se tiendra au Carré d’Art de Nîmes , du 19 mai au 19 septembre 2010.

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Ambre 09/06/2010 13:05



Quel magnifique billet : Proust/ Gasiorowski, et vos citations si bien choisies.


Quand je vous lis c'est comme si je regardais le ciel : je lève la tête pour élever mon regard. Je m'instruis ici et c'est un plaisir.