Du Réveil au Sommeil (notes #1)

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(Gustave Courbet)

1 - Une suite

Dans une étude sur Courbet publiée en 1911, Léonce Bénédite disait, à propos de Vénus poursuivant Psyché de sa jalousie, tableau aujourd’hui disparu :

« le titre seul est en contradiction avec la haine de Courbet pour les sujets de la fable. Ses personnages se présentent dans un décor du plus pur Second Empire. « Ce sont, écrivait-il,  deux femmes nues grandes comme nature, peintes d’une façon que vous n’avez jamais vu de moi. ». La toile montre en effet une curieuse évolution du talent de l’artiste. A sa facture franche et un peu grosse, il a substitué, assez malheureusement, semble-t-il, des recherches de modelé clair et lisse, de dessin plus mince et plus écrit. Le tableau ne put être envoyé à temps au salon ; mais il figura cette même année 1864 à l’exposition de Bruxelles. Il fut acheté 18.000 francs par M. Lepel-Cointet, agent de change. Le perroquet dont la présence ne s’explique guère, a disparu dans la suite de cette toile, dont il existe une réplique. ».

La photogravure monochrome qui accompagne cette étude nous donne ainsi un aperçu du tableau, aussi connu sous le titre Le Réveil.

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Dans une lettre à Etienne Haro, le 3 mars 1864, Courbet avait pour sa part écrit que "le tableau représente deux femmes nues grandes comme nature. Le sujet est peu de chose, si l’on voulait mettre un titre ambitieux à ce tableau, ça pourrait être Vénus poursuivant Psyché de sa jalousie. Ce que je vous dit là n’est que pour vous donner une idée de la composition du tableau car, jusqu’ici j’ai résolu de l’intituler Etude de Femmes dans le livret d’exposition."

Contrairement à ce qu'écrit L.Bénédite Vénus poursuivant Psyché, fut réalisé, envoyé et encadré à temps, mais les autorités du Salon de 1864  rejetèrent le tableau au motif « d’immoralité ». Courbet en fut très affecté. Considérant qu’il s’agissait là d’un verdict injuste, il déclarait : "...si ce tableau est immoral il faut fermer tous les musées d’Italie, de France et d’Espagne… ". Quelques que soient les « vraies » raisons qui firent que la toile fut absente du Salon de 1864, et malgré sa disparition supposée, en 1945, à Berlin, cette toile (ou plutôt la reproduction qui nous en reste1 reste riche d’enseignements pour l’intérêt que lui portait Courbet, mais aussi sur le processus d’élaboration, .

On aura relevé que les deux titres que l’histoire a finalement retenus (Vénus poursuivant Psyché de sa jalousie, le Réveil) ne semblent pas, à priori, décrire (ou recouvrir) une même signification : l’un est véhément (menaçant), en référence à l’intrigue du mythe (en effet, Vénus, jalouse de la beauté de Psyché, lui infligea plusieurs épreuves…) tandis que l’autre renvoie à une situation plus évenementielle et plus triviale.

Bien que Courbet ne semble pas y attacher plus d’importance que cela et que pour sa part il n’évoque pas le terme de « Réveil », plusieurs questions se posent tout de même : on peut par exemple se demander, dans ce tableau, qui des deux femmes serait Vénus ou Psyché ?

Selon la tradition iconographique, Vénus est plutôt blonde, ce qui peut laisser penser que c’est elle qui est couchée. Si tel est le cas, en quoi donc la femme endormie (Vénus ?) peut-elle exercer une menace sur sa rivale ? Cependant, la couleur de la chevelure ne semble pas être ici un bon indicateur d’identification des personnages et il faudrait peut-être davantage s’attacher à la natte de la dormeuse, marque de juvénilité et de tempérance, qui laisserait alors à penser qu’il s’agit là de Psyché rendant plus vraisemblable le sens de la scène mais ne correspondant à aucun épisode du conte. Par ailleurs, l’oiseau de Vénus étant la colombe, la présence du perroquet blanc, tenu à bout de bras, au-dessus de la couche, par la femme brune, paraît incongru (si l’on s’en tient toujours aux personnages du mythe) car nulle part dans le récit d’Apulée ou celui de la Fontaine il n’est fait mention de cet animal, l’attribut de Psyché étant le papillon...

Bref, comme on peut s’en rendre compte dans la toile de Courbet, non seulement les éléments iconographiques ne sont pas forcément respectés, mais encore la situation semble inédite. Pourtant en relisant la version de Jean de la Fontaine, d'après le conte d'Apulée, on trouve vers la fin du récit un passage qui est sans doute à l'origine de l'inspiration de Courbet:

"Vénus, jetant les yeux sur Psyché, ne sentit pas tout le plaisir et la joie que sa jalousie lui avait promis. Un mouvement de compassion l'empêcha de jouir de sa vengeance et de la victoire qu'elle remportent ; si bien que, passant d'une extrémité en une autre, à la manière des femmes, elle se mit à pleurer, releva elle-même notre héroïne, puis l'embrassa : Je me rends, dit-elle, Psyché ; oubliez le mal que je vous ai fait. Si c'est effacer les sujets de haine que vous avez contre moi, et vous faire une satisfaction assez grande que de vous recevoir pour ma fille, je veux bien que vous la soyez. Montrez-vous meilleure que Vénus, aussi bien que vous êtes déjà plus belle ; ne soyez pas si vindicative que je l'ai été, et allez changer d'habit. Toutefois, ajouta-t-elle, vous avez besoin de repos. Puis se tournant vers les Grâces : Mettez-la au bain qu'on a préparé pour moi, et faites-la reposer ensuite ; je l'irai voir en son lit.

La Déesse n'y manqua pas, et voulut que notre héroïne couchât avec elle cette nuit-là ; non pour l'ôter à son fils : mais on résolut de célébrer un nouvel hymen, et d'attendre que notre Belle eût repris son teint. Vénus consentit qu'il lui fût rendu ; même qu'un brevet de Déesse lui fût donné, si tout cela se pouvait obtenir de Jupiter." (Jean de la Fontaine,  "Les amours de Psyché et Cupidon", 1669)

[...]

Léonce Bénédite, rappelant le contexte de l’élaboration du tableau, précisait ceci : « En janvier 1864 (…) il avait entrepris, raconte-t-il, un autre « tableau épique…un sujet de ma façon ! ». C’était La source d’Hippocrène, "allusion à l’état de la poésie contemporaine, critique sérieuse d’ailleurs, quoique comique.". Mais quelqu’un creva la toile par mégarde, au moment où l’artiste était déjà las de sa nouvelle plaisanterie ; et c’est ainsi que les poètes, au Salon de 1864 échappèrent au sort qui avait déjà frappé les Curés. Pour mettre à profit le peu de temps qui lui restait avant l’exposition, l’artiste mis sans doute en goût par la figure de la Source, dans la toile dont nous venons de parler  […] revint à un de ses thèmes de prédilection, le nu féminin. Décidément en veine de littérature, il baptisa la toile : Vénus poursuivant Psyché de sa jalousie. »

 

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Deux petites peintures (fig.1 et 2) présentent chacune l’une des deux figures de Vénus poursuivant Psyché (fig. 5). La première (fig.1), donnant à voir une femme blonde allongée, s’inspire en partie des poses des Venus ou des Nymphes couchées de la Renaissance ou de l’Epoque Classique. Plus particulièrement, c’est à un détail du Tableau Bacchus et Ariane de Sebastiano Ricci que l’on peut penser. On retrouvera d’ailleurs cette figure dans dans La femme au perroquet ,1865 et dans le Nu allongé, 1865 (fig.4)

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Dans la seconde (fig. 2), l’attitude de la femme brune, un genou en appui sur le bord de la couche, un bras levé soulevant un rideau est, sans aucun doute, celle de la composition du Réveil. L'attitude n’est pas sans évoquer celles des figures féminines de Rubens ou de Delacroix tandis que le visage se rapproche de plusieurs des portraits réalisés entre 1863 et 1865.

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Malgré le motif torsadé des colonnes du lit à baldaquin, qui figure dans ces deux études (fig.1 et 2) ainsi que dans le Réveil (fig.5), et encore dans La femme au perroquet, rien ne semble indiquer, de la part de Courbet, au moment de leur exécution, l’intention de faire de ces deux études une seule et même composition. Pourtant, si l’on y prête attention, on remarquera que Vénus poursuivant Psyché… (fig.5) est bel et bien agencé comme un collage : la figure brune venant « recouvrir » (tout en la découvrant), la figure blonde.

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Concernant ces deux études, on peut donc faire au moins deux hypothèses : soit il s’agit d’études réalisées en vue de Vénus poursuivant Psyché de sa jalousie (processus long pour un tableau de cette dimension décidé « en catastrophe », et réalisé dans un laps de temps très court – Courbet parle de 6 semaines), soit il s’agit d’une rencontre (sorte de télescopage dicté par l’urgence) comme il s’en produit parfois dans l’atelier, le motif du lit (et de sa "littérature" ?) aidant à rapprocher ces deux figures.

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Premier cliché du tableau réalisé par Mr Bingham en 1864 (avant l'introduction du perroquet)

[...]

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Gustave Courbet  Vénus et Psyché , 1865 /1866 - Kunstmuseum Berne

La « seconde » version de Vénus et Psyché (fig.3) - mais il s’agit peut-être, après tout, encore d’une étude préalable ?-, si elle reprend (ou si elle annonce) le motif du grand tableau disparu, comporte cependant des variantes importantes. Son mode de composition d’abord (l’espace étant plus resserré, les figures plus proches l’une de l’autre, presques imbriquées...) rendant la scène plus intimiste que la celle de la grande composition (qui est plus théâtrale), ainsi que quelques détails, telle la rose que la femme brune effeuille au-dessus du visage de celle qui est endormie. Là encore (et peut-être même davantage) la réunion des deux personnages semble presque artificiel.

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Du rideau levé de la première étude(fig.2), à la rose (fig.3), puis au perroquet (fig.5), il apparait que Courbet cherche certainement l’objet (l’accessoire) qu’il peut substituer à celui des compositions habituelles de Psyché, en s'écartant de l’iconographie convenue, tout en continuant à évoquer le désir (dévoiler le corps, déflorer le secret…). Mais en ce qui concerne les deux premiers motifs (rideau, rose), les références picturales antérieures ne manquent pas et seule « l’astuce » du perroquet semble pouvoir rompre avec le stéréotype et donc échapper pour partie au sujet mythologique.

Le glissement des deux femmes l’une vers l’autre, ainsi que cette variation du motif (rideau, fleur, perroquet) permettrait peut-être de reconstruire pour partie le cheminement de Courbet. Il semble évident que l’étude du nu couché (fig.1), même agrandie, ne pouvait correspondre à un sujet pour le Salon puisque l’on n’y proposait pas un simple nu, considéré longtemps comme trop « vulgaire » et sans originalité, mais une déesse ou une figure historique. Ce nu aurait pu au mieux devenir une Odalisque, mais le thème orientalisant n’était pas vraiment du goût de Courbet. Le fait qu’il s’agisse d’une femme sur un lit (et non d’une vue en extérieur) la rapproche donc davantage de l’iconographie de certaines Vénus que de celle des Bacchantes ou des Nymphes…Quoique!

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Rembrandt Jupiter et Antiope, 1659 - Andrea Vaccario, Nymphe et satyre, 1604 - Charles Dupuis Respectez ce sommeil 18e

Il est probable, que la seconde étude (fig.2), celle de la femme soulevant le rideau, soit apparue alors pour compléter le dispositif de la femme endormie (fig.1). Courbet aurait pu choisir de représenter une figure masculine découvrant, derrière la tenture, une femme couchée, mais cela était sans doute trop classique et ne pouvait se faire (toujours en vue du Salon) que sous couvert d’un faune ou d’un dieu… Quadrature du cercle !

La solution du couple féminin, peut-être inspirée par le texte de la Fontaine avait donc l’avantage, sous couvert d’une référence mythologique, d’évoquer un sujet quelque peu tabou mais dont ses contemporains étaient friands : tant qu’à être considéré une fois de plus comme provocateur (cela avait été le cas pour Les demoiselles de bord de Seine), Courbet ne pouvait trouver de meilleure formule.

[…]

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1 -  Vénus poursuivant Psyché de sa jalousie fut reproduite au moins trois fois dans des ouvrages consacrés à l’artiste au début du XXe. Les archives en ligne publiées par Bildarchiv Foto Marburg gardent aussi la trace d’un cliché contenant les indications de sa dernière localisation, le tableau faisant partie de la collection de  Otto Gerstenberg.

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