Choir (si loin, si près...)

Publié le par ap


35b.jpgChoir est un verbe. C’est aussi une île. Choir est un lieu où l’on tombe, sans fin. Choir est une chute libre dans un puits sans fond. « Libre » n’est pas vraiment le terme adéquat aux dires des résidants : « imposée » conviendrait mieux sans doute. Choir serait donc une figure imposée, un salto avant – ou arrière, selon la direction du regard et la position de l’île -. Mais, même en effectuant cette pirouette, il n’est pas possible de faire le tour de la question. Attention à l’angle des chutes !

 

On tombe sur Choir par hasard : on s’y échoue en tombant des nues, et c’est par le même chemin que l’on espère en vain s’en sortir. Choir est grand comme un carré de tissu (de ceux que l’on tire de la poche pour essuyer les morveux). D’ailleurs les qualités géologiques du sol de cette île en sont proches : glaireuses et molles. Mou, Choir l’est par ses sables autant que par ses marécages. On s’y enfonce aussi facilement que l’on se mouche, et l’on s’y enrhume à en mourir. On y meurt à la pelle, à coup de pieux, de pioches, et de pierres ou parfois broyé par les mâchoires de la terre, quand survient un tremblement. A Choir, on vit coupé de tout. Et souvent de ses restes.

 

Choir est une contrée hostile, peuplée d’individus vils, fantasques et grotesques. L’organisation sociale, les us et coutumes, les faits et gestes de ces êtres révèlent, par plus d’un aspect, un réel manque de savoir vivre. Tantôt hargneux, tantôt pleutres ils s’ébrouent ou s’invectivent telles des bêtes.


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Leur seul crédo, douce illusion, est de croire au retour d’un sauveur qui viendrait les arracher à leurs tristes conditions. Choir à un père : Ilinuk, dont la légende dorée, que raconte encore l’un de leurs ancêtres, alimente les rêves d’essor. Avec ce père, Choir et son peuple de rustres, espèrent un improbable envol. A lever les yeux au ciel, ils risquent tout au plus, la douche froide (orages et désespoirs), ou à sécher sur pieds : c’est Choir achevé.

 

Choir est une île noire (sans orang-outang) et blanche, noire de mouches, blanche de guano, aride et gluante, couverte de punaises. Qui s’y frotte s’y pique (d’un intérêt certain).

 

Et, rassurons nous, toute ressemblance de ce lieu lugubre et invivable avec notre monde, n’est que purement fortuite.


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Eric Chevillard, Choir .Editions de Minuit, 2010 

Illustrations tirées du carnet recouvert "Manual Training", ap 2005

 

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li 13/03/2010 09:22



un cheval, des cheveux : encore une histoire à poils (longs), je le crains…




les pluches 13/03/2010 08:30


déchoir c'est des "cheu" voir quand "vé" n'est rien.


ap 07/03/2010 16:09



En effet, Char aurait pu servir d'exergue à cet article.





Peut-être pas (pas tout à fait) pour le livre d'Eric Chevillard (que j'ai sans doute résuméi ci trop naîvement : Mea
culpa !).


Il y a évidemment beaucoup d'autres qualités dans ce livre dont j’invite chacun à en apprécier la précision de
l'écriture.


Choyons l’art de Choir qui ne déchoit pas ! Choyons en chœur et en corps : ceci n’est (décidément) pas une
île...





mohamed 07/03/2010 12:14



« Ils se laissent choir de toute la masse de leurs préjugés ou ivres de l’ardeur de leurs faux principes.(…) les convaincre qu’à partir d’un certain point
l’importance des idées reçues est extrêmement relative et qu’en fin de compte « l’affaire » est une affaire de vie et de mort et non pas de nuances à faire prévaloir au sein d’une
civilisation dont le naufrage risque de ne pas laisser de trace sur l’océan de la destinée (…). (38)


René Char, « Feuillets d’Hypnos », écrits pendant la Résistance (1943-1944), in Fureur et mystère – Gallimard 



PhA 06/03/2010 10:38


Et pourtant, nous aimons Choir.