Le cas Nisard

Publié le par ap

Démolir Désiré Nisard, désirer démolir Nisard! Drôle d’ambition pour un écrivain, penseront certains, surtout en ce qui concerne cette figure qui, au demeurant, ne semble pas en valoir la peine. Mais bon, admettons, chacun a ses raisons…


Quant à démolir, comment choisit-on l’édifice et pourquoi, ou, comment Eric Chevillard fait-il pour s’intéresser à cette figure visiblement creuse et pourquoi le fait-il ?

Mais au fait qui est vraiment ce Nisard Désiré ? Figure rêvée ou personnage réel?

Si l’on s’en tient aux sources historiques du narrateur, puisées dans le volume 15 du Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse de 1890 -  sources dont on trouvera ici, par ailleurs, bon nombres d’éléments biographiques -  Nisard n’est pas, à priori, un personnage romanesque mais bel et bien une personne : académicien du second empire, il n’a pas cependant pas laissé grandes traces littéraires qui méritent d’y revenir. Son engagement politique, réversible comme le serait une veste, ne vaut pas davantage de considération.

Bon ! Alors quoi ? Pourquoi faire tant de foin pour un type mort et enterré depuis belles lurettes ? Pourquoi s’acharner avec tant de haine sur ce bougre enrubanné de formol dont, je l’avoue, dans mon ignorance profonde –  mais je suis certain de ne pas être le seul dans ce cas - je ne connaissais pas même l'existence. Et pourquoi, tout simplement, ne pas faire silence sur celui-ci, comme avaient décidé sagement de le faire les grecs à propos de l’incendiaire de l'Artémision d’Éphèse, un 21 juillet de l'an 356 avant J.C ?

Peut-être, après tout, parce que malgré le silence souhaithé il se trouve toujours quelqu’un pour le lever. Ainsi en est-il de Nisard comme d’Erostrate.

Déjà les vautours tournent en cercle autour de l’animal encore sur pied, attendant le faux pas puis la chute.

A bien y réfléchir, le pourquoi ne serait-il pas contenu dans la question de départ : Nisard, une figure creuse où, tel le bernard-l’ermite, l’auteur trouve à s’y loger. Ben voyons!

Mais si Nisard est une coquille vide (matrice ?) il apparait cependant, à bien des égards, comme le modèle (ou le moule) de tant d’autres personnes, passées, présentes et à venir. Ce Nisard là, celui du livre, c’est un peu monsieur tout le monde, le lecteur y compris et l’auteur avec.

Ainsi : "Monsieur Chevillard aurait visiblement des comptes à régler et du temps à perdre, s’acharnant sur un cadavre, disent les vautours qui s’apprêtent à passer à table, le tirant des limbes, le faisant renaître pour mieux l’occire, du moins telle est son ambition annoncée."

Pourtant, pas davantage que Nisard serait Nisard - je veux dire pas seulement – ce n’est pas Chevillard qui cherche à endosser le costume de la victime désignée, mais son narrateur qui, sous le faux-semblant d’un récit à la première personne du singulier, nous laisse croire, un instant, qu’il s’agirait de l’auteur lui-même. Force de l’artifice ! Le je ne désigne donc pas celui que l’on croit. Ceux qui tombent dans le panneau auront sans doute oublié que la fiction existe.

La charogne n’est qu’un leurre ou un appât (rance).

Ce récit qui est un conte moderne plutôt qu’un pamphlet (ou un portrait charge), fera peu à peu apparaître que les meilleures déclarations d’intention recouvrent parfois (souvent) de sombres desseins.

L’auteur n’est pas dupe, plus d’un homme qui lui lancera la pierre peut s’y reconnaître. A moins que*...

* par exemple ceci et cela, etc...

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Eric Chevillard, "Démolir Nisard", Publié aux éditions de Minuit > extrait


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