Vous êtes en attente!

Publié le par ap

Il y avait bien longtemps que je ne n’avais pas fréquenté un service d’urgence.


D’abord, on attend d’y entrer. J’ai donc attendu dans un grand hall nu au sous sous-sol de l’hôpital que l’infirmière vienne me chercher pour m’admettre dans le service – un de ces lieux qui semblent hors d’échelle, presque hors du temps, où le moindre pas résonne à vos oreilles au moins dix minutes avant que celui ou celle qui en soit l’auteur ne débouche au détour d’une porte -.

Une fois admis, je me suis trouvé assis dans un couloir, de l’autre côté de la porte, en compagnie d’autres personnes.

A ma gauche, un jeune homme pendu à son portable expliquait à quelqu’un « qu’il se sentait partir et qu’il espérait que ça allait aller… qu’il avait déconné avec une surdose de médicaments mélangé à une petite bouteille de whisky, qu’il espérait qu’elle viendrait. ». Quand la fille, visiblement énervée, lui a raccroché au nez, il m’a regardé en disant « la salope !... et dire que j’ai fais ça pour elle ! ». Je n’ai pas répondu, mais je me suis dit que, quelques soient leurs raisons réciproques, elle avait bien fait de ne pas tomber dans le panneau.

A ma droite une femme d’une cinquantaine d’année, pestait contre les infirmières en disant que cela n’allait pas assez vite, qu’elle souffrait le martyr. Plus loin dans le couloir on pouvait voir, dans un renfoncement du mur, une série de brancards, tous occupés.



Les infirmières semblaient débordées, s’agitant en tout sens dans les couloirs, répondant aux appels téléphoniques, pratiquant des examens d’entrée. Une vraie ruche!

J’ai attendu qu’un box se libère. Derrière les portes coulissantes d’une toute petite pièce aveugle, un interne m’a demandé de troquer mes vêtements contre une blouse légère. Mes affaires se sont bien vite empilées dans un grand sac plastique, marqué de l’étiquette n°137 207. J'ai pensé qu’il fallait peu de choses pour entrer dans l’anonymat.

Allongé, perfusé, une pince à l’oreille, le torse couvert de pastilles reliées à un moniteur, je me sentais vaguement comme la femme du collage « la colle à os » de Max Ernst. C’est ce que j’ai dit à l’interne qui m’auscultait, mais visiblement cela ne lui disait rien : « Comment dites vous que s’appelle votre médecin traitant ?  Mac Stern ? Vous êtes de la région ? ».

Comment lui expliquer, dès lors, que le plafond surbaissé pavé de plaques carrées en alu, que je regardais depuis bientôt une heure, m’évoquait un Carl André ?


J’ai attendu les résultats de l’analyse sanguine gazeuse et autre… En regardant osciller trois lignes sur l’écran. Plus tard, j’ai ré expliqué mon histoire  à l’interne en chef qui voulait s’assurer que son élève avait bien tout compris. Je n’ai pas osé reparler de Max.


Transporté de couloirs en couloirs vers la salle des images, je repensais au labyrinthe de Leplus, m’attendant à croiser Quipudep’.

Dans une salle verte et violette, bardée de tout un dispositif complexe de plaques, de rails et de cables, d’engins de prise de vue, d’écrans suspendus, une voix m’a demandé, à travers le grésil d’un interphone :

« gonflezlespoumonsarrettezderespirerrespirez »

Après avoir eût droit à un face-profil dans les règles de l’art photogénique, j’ai attendu le brancardier, qui faisait la navette, en regardant l’image improbable d’une planète accrochée au coin de la salle. L’infirmière qui était sortie de sa réserve (la voix était nettement moins nasillarde, mais le débit restait le même) ayant surprit mon regard infirma (c’était sa fonction) mon hypothèse stellaire :

« C’est votre profil, mais vous êtes mieux de fesses… Heu ! Pardon de face… Mais vu sous angle ce n’est pas terrible ! ». Je n’ai pas su si elle parlait de moi ou de mon image, mais au fond, c’était décevant car il ne s’agissait ni de Mars, ni de Venus.



J’ai attendu, dans le renfoncement d’un couloir, en lisant quelques poèmes de Pascal Commère, Prévision de passage d’un dix cors au lieu-dit Goulet du Maquis.

L’interne qui m’avait examiné, au tout début de l’après-midi, est venu me donner des nouvelles des résultats d’analyse : « Je vous cherchais dans le box 2, mais je vois que vous êtes en attente, les résultats sont négatifs… Enfin, ça veut dire que tout va bien ! Vous lisez quoi ? ». Je lui ai lu quelques vers :

 

« Il eût souhaité rester s’émouvoir

                d’un rien

                  d’une mousse encore

    vers le soir qu’hiver rouille. »

 

Il y a eu comme un blanc, puis je lui ai demandé : « En attente de quoi ? » mais il n’a pas entendu, je crois.


 

Il était environ 22 heures quand je suis sortit de l'enceinte de l'hôpital. Je me suis assis devant le portail. En attendant que l'on vienne me chercher, j'ai griffoné la vue du carrefour qui était devant moi. La nuit était douce et calme.

[…]

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