coeur (et ce pont danse)

Publié le par ap

 

La pluie battante du matin a fait place à une embellie. J’ai remonté la vallée de la Traire, comme si c’était hier, suivant le lacet tortueux qui contournait les saules et s’épanchait en une boue rougeâtre : saignée dans le vert cru des pâturages. Depuis le pont métallique qui enjambe le cours d’eau, à Odival, j’ai regardé les soubresauts de l’eau bouillonnante remonter sur les berges et puis j’ai repris la route vers Montigny.

 

[…]

Plus tard dans l’après-midi, M. enfilait des gants en latex. Devant elle, des enfants avaient fait cercle. Elle a défait lentement les nœuds d’un sac en plastic blanc où l’on devinait, dans la semi transparence laiteuse une masse brune, puis, entre ses mains est apparue la masse flasque d’un organe. La façon dont elle a extrait ce cœur de cette poche avait tout d’un geste chirurgical, ou plutôt non, d’un geste sacrificiel. Le muscle vaguement sanguinolent était offert aux regards fascinés, tournait entre les doigts agiles : « C’est un cœur de porc », avait-elle précisé, « il ressemble beaucoup au notre… Bien qu’il soit dur, il est creux…». A cet instant son doigt s’enfonçait dans le muscle par l’orifice béant de l’artère.

M’est revenue, fugace, cette description d’un rituel des prêtres amérindiens, officiant en haut des pyramides : «… après avoir ouvert le torse avec la lame d’obsidienne, il plongea ses deux mains dans la cage thoracique ouverte et en tira le cœur qu’il leva au dessus de sa tête, faisant face à la foule amassée en bas des marches… ».

Le cœur avait repris sa place dans son emballage de fortune quand j’ai lancé, aux enfants interloqués qui s’appétaient à sortir : «… en fait, c’est bien le cœur de Blanche Neige que vous venez de voir… ». Eux, qui jusque là n’avaient pas manifesté le moindre dégoût, ont soudain réprimé une moue.

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