Bâchement beau...

Publié le par m.lamart

Le tableau

 

Haut mur

 

Étreint l’être

l’ombre sur le haut mur

elle le fait réfléchir

au temps des règnes oubliés

à l’approche des mains

vers une poitrine aimée

qu’irrigue en plein jour un jeune sang

la chair s’en épuise dans le silence

le visage reste caché.

Jean Follain, Comme jamais

 

On m’avait offert un tableau.

J’ai horreur de la peinture !

C’était une toile affreusement barbouillée, une croûte infâme. Vraiment une bâche peinte. Du non-figuratif, comme ils appellent. C’est tout dire ! Du n’importe quoi en tubes. Une palette de délires colorés à la truelle. Une vomissure de lendemain de gueuleton. Une rinçure de cuite. Une toile à matelas volée sur un terrain d’épandage. Une décomposition réaliste. Bref ! une punition blessant l’œil un tant soit peu averti.

Pouah !

Plaquer ça sur l’un de mes murs, c’était comme cracher un mollard sur l’asphalte. Kif-kif. Ça dégoulinait de filaments verdâtres, roséeux, jaunissants et glauques à souhait. Une dégoûtation peinte ! Du vomi de femme enceinte.

Et, pourtant, je ne pouvais refuser de l’accrocher : c’était une œuvre de mon père – j’ignorais à ma décharge ( si j’ose dire ) et à l’époque qu’il avait du talent pour la peinture ! – dont je connaissais, nonobstant, l’état de peintre en bâtiment. Il me l’avait offerte pour Noël. J’appréciais la touchante attention …

J’avais fait mine de refuser un aussi royal présent.

Si, si ! J’y tiens ! avait-il protesté. Sincère et mystérieux. La bouche en palette ( c’est dur à faire ! ). Drapé dans sa dignité un peu suffisante de Maître. C’est ton portrait. Toi tout craché, avait-il insisté en postillonnant le « craché ».

J’avais rougi.

Évidemment, l’argument d’autorité avait porté : je m’apprêtais à l’encourager à ne pas distraire ce chef d’œuvre de sa prochaine expo – les ruptures de ton, ça peut être fatal si c’est pris pour du mauvais goût. Surtout dans ces milieux impitoyables où l’on traque volontiers le faiseur qui fait du tort à l’artiste authentique.

Las ! j’avais rendu les (l)armes pour ne pas décourager un talent aussi solidement assis, convaincu, néanmoins, qu’en acceptant un tel blasphème, je transformerais l’un de mes murs en mur de la honte. Mais la paix des familles est à ce prix.

Il faut comprendre. Et pardonner !

Ensuite, il avait bien fallu procéder à l’accrochage.

Le béton vibré n’avait qu’à bien se tenir ! D’ailleurs, il avait résisté héroïquement. Comme une poitrine à une Légion d’Honneur imméritée. J’y avais laissé moult pointes à béton certifiées en carbure de tungstène. Il décourageait mes mèches les plus pertinentes. Le béton, c’est du massif. Ça ne se laisse pas pénétrer aussi facilement. En bunkers, ça vous sape le moral des troupes. Et, quand il est armé, il devient pratiquement invincible. Faut donc compter avec.

D’ailleurs, rien n’avait été simple dès le début.

L’œuvre ne se mariait pas assez facilement avec les motifs floraux criards rehaussés de nids chargés d’oisillons de mon papier peint du salon. Il avait fallu procéder à une union forcée, à un adultérage tapissier pour la bonne cause : celle de l’art.

Ou du cochon.

J’avais espéré un moment, du reste fort naïvement, que l’œuvre, ainsi dissimulée dans cette symphonie pépiante, passerait pour la fiente fraîche des oiseaux qui s’égosillaient sur la tapisserie. Mais, au contraire, ce fond champêtre créait presque un cadre idéal dont je me refusais à analyser la pertinence. Sans doute pour ne pas trop accorder à un père qui avait eu, à mes yeux, le tort de voir juste. Privilège de l’artiste, visionnaire, sans aucun doute !

J’avais un instant songé à installer ce tableau  dans les WC où il eût eu son heure de gloire en résolvant les dyspepsies les plus récalcitrantes, en allégeant les constipations les mieux endurcies, en ventilant les colites les plus sagaces. Mais mon pauvre père eût pu déceler,  dans mon initiative somme toute exagérément critique, quelque incompréhension de l’art moderne. Et je n’avais aucune envie d’entrer dans un débat où l’urinoir de Marcel Duchamp l’eût disputé à de plus quelconques ready merdes

Finalement clouée au mur, tel un hibou sur une porte de grange, l’œuvre rayonnait enfin de ses indiscutables qualités émétiques.

Elle avait eu pour elle, reconnaissons-le humblement, l’avantage de faire le tri dans mes relations.

Les uns portaient aux nues l’audace d’une entreprise qui révolutionnait l’art intestin. Les autres, plus nombreux, ayant renoncé à batailler contre les nuées de mouches à corset vert qui étaient ses plus fervents défenseurs, battaient en retraite en se bouchant le nez, incapables de porter d’autres commentaires que des « Merde ! » fermement proférés, et qui résumaient assez fidèlement un esprit critique ainsi bâillonné.

Cependant, ce cauchemardesque furoncle virait au fongus vénéneux. Il avait entrepris de conquérir mon mur sur lequel il déployait le velours caca d’oie d’une moisissure putride d’assez vilain effet, il faut bien le dire.

Cette gangrène obscène progressait à vue d’œil. Un chirurgien eût songé à une amputation préventive. N’ayant en poche – et c’était l’heure et le lieu de le déplorer - qu’un banal certificat d’études, je décidai d’intervenir tout aussi radicalement, mais avec des moyens nettement moins sophistiqués. Je sais reconnaître mes manques.

Armé de patience et d’un marteau, j’attaquai la chose qui s’était incrustée si profond qu’elle faisait cause commune avec un béton pourtant malade. Le ciseau à bois ne fit pas plus d’effet. Je testai, tour à tour, la barre à mine, le marteau piqueur, et quelques gouttes de nitro-glycérine sans rien obtenir d’autre qu’un béant découragement.


Je fus bien contraint, devant cette Berezina domestique, à renoncer d’extraire cette dent cariée qui émoussait résolument mes outils les plus contondants. D’autant qu’une vilaine fissure déshonorait la paroi d’une espèce de rire vertical qui ridiculisait mes vaines tentatives.

Je constatai, une fois de plus, que je manquais de pot, devant un drame que la Maison Usher avait connu avant moi. Heureusement, j’avais des lettres et, pour éviter le sort du peu enviable Roderick, je décidai de vendre...

Je le fis, bien sûr!, à perte. Regrettant de n’être pas plus doué pour les affaires que pour le bricolage.

L’affaire fut rondement menée. Davantage que la somme qu’elle rapporta.

Un escroc acheta ma maison pour une bouchée d’ostie. Le produit de la vente me permit tout juste d’acheter un terrain – pour tout dire marécageux -, assez de briques et de ciment pour que je puisse y faire construire une maisonnette par papa. En l’employant, bien entendu, au black, car il ne gâchait pas que son talent…

J’appris, par la suite, que, la cote de mon père ayant grimpé davantage que le RMI en moins de temps qu’il n’en faut à une entreprise pour délocaliser, l’escroc avait tiré plusieurs millions de briques de mon tableau…

En effet, il avait démoli la maison, laissant seul debout le fameux mur que l’œuvre avait fini par coloniser tout entier.

J’appris ainsi à mes dépens que mon manque de culture était à l’origine de mon malheur.

Papa en mourut de chagrin.

Depuis, je révise mes proverbes : ce n’est pas au pied du mur que l’on voit le maçon. Non !

Surtout quand celui-ci vous tire le portrait.

En pied !


(texte de Michel Lamart)



Publié dans (en) voie

Commenter cet article