Amorces (7)

Publié le par mixte

 > Planches (sur étaton)

1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6


7 - De fil en anguille

Maintenant, j’en étais certain… Même le service d’embaumement ne possédait pas de pièces de consignation au nom de Tavier. Pas la moindre trace. J’en étais arrivé à la conclusion que Marc n’avait pas quitté son travail, ni son domicile, de son plein gré, mais que sa disparition avait été organisée, jusqu’à l’effacement des preuves administratives de son existence.

Tavier n’existait plus sur aucun des registres du Central. J’avais tout fouillé en utilisant toutes les ficelles, y compris les erreurs de frappe fréquentes, lors de la saisie des noms propres. A vrai dire, c’était même par là que j’avais commencé. Je savais à quel point les administrateurs prenaient un malin plaisir à écorcher l’état civil. J’avais entendu à ce sujet tellement d’anecdotes que j’avais pris le réflexe d’inclure, dans toutes les recherches adressées au Central, les dérivés et les combinatoires du mot que je souhaitais obtenir. J’augmentais ainsi mes chances de trouver ce que je cherchais.

Mes collègues me raillaient souvent sur son mode de fonctionnement, mais à ce jour je n’avais jamais essuyé d’échec lors d’une définition de profil de recherche. Certes cela prenait deux fois, voire dix fois plus de temps pour séparer le bon grain de l’ivraie mais j’obtenais toujours quelque chose. Parfois même c’était troublant ou comique… Aussi je ne désespérais pas d’aboutir cette fois-ci encore.

Pour [Tavier], j’avais inscrit [bavier / cavier / davier / favier / gavier,] etc., ce qui donnait : [baver, braver, bavoir, bréviaire /clavier, caviar /ravier, ravi/ drapier, damier, /gaver, gravier…], pour [tavier] j’avais obtenu [octave, taverne, tavillon, tavelage, traveller, travail…] il me restait donc à vérifier la relation possible de ces mots dans les phrases types que proposait l’index. Le choix de la rubrique était essentiel pour motiver le balayage du corpus. Pour Tavier, j’avais l’intuition que aucune des rubriques affectées habituellement à son état civil (sciences, politique, nourriture…) ne proposerait d’occurrences. Un essai rapide me le confirma. Me souvenant des sujets de certains des livres que j’avais feuilleté dans la pièce du fond, j’avais opté pour la rubrique récits-contes… Cette rubrique n’était pas disponible pour les personnels de rang 4 à laquelle j’appartenais, mais j’avais conservé les clés numériques qu’utilisait Marc pour accéder à la base élargie des données. Je n’avais aucune idée de la façon dont lui-même avait pu se procurer ces codes, ni pourquoi d’ailleurs, comme pour les livres, il s'en était ouvert à moi...

Après avoir regroupé un nombre suffisant de ces termes, [drapier+vivier+travailler] des embryons de phrases s’affichaient alors : [ le drapier à l’étal … c’est munis de cisailles qu’il taillait de larges … de fils en coton qui sont attachés …trois enfants font partie du plateau …avec la toise en fonte posée sur le plateau…découpé en morceaux …le patron et ses ouvriers se rendaient sur l’ouvrage…comme il fallait travailler dur… l’aiguille d’acier pénétrait dans….ce n’est qu’une piqûre de rappel… du cœur à l’ouvrage le vaillant petit…]. Le travail le plus long commençait alors puisqu’il s’agissait de retrouver les familles de phrases auxquelles appartenaient ces fragments que la mémoire centrale avait répertoriée. Parfois il fallait retirer ou ajouter un autre groupe de mot… Après plusieurs tentatives et divers recoupements j’avais donc finalement obtenu : [« …il lui en a fait baver des ronds de serviette » «...j’étais ravi de cette nouvelle veste que le drapier avait taillé dans le tissu à damier… » « …comme l’automobile remontait l’allée il entendit crisser les graviers dans la cour de l’auberge. Sans quitter son travail il passa la tête par la fenêtre. Lavier, bréviaire en main était descendu de quelques marches et regardait la carrosserie noire glisser entre les arbres… » « Il était d’usage dans les élevages de gaver de graines grossières, nommées gravier les animaux destinés à l’abattage… » « Au fond de la taverne, Octave est installé devant le clavier de sa console. Il semble travailler. »]

Cette dernière phrase m’avait fait me souvenir des habitudes de Marc. Souvent, en effet, il me donnait rendez vous dans un bar, ou un restaurant pour m’entretenir des dernières avancées de ses recherches. Marc se méfiait des ses collègues du labo et cette méfiance était réciproque. « Vois tu Jonas, je ne connais pas de situation de plus agréable que de parler d’alimentation suggestive devant un bol de lait au caviar… ».

Les tavernes que fréquentait Marc étaient presque toutes situées à la périphérie de la Ville, dans les quartiers dits des intégrés, la population mixte qui s’y trouvait le réjouissait. Il entretenait par ailleurs quelques « relations d’affaire » avec certains commerçants de ces quartiers. C’est notamment chez l’un d’eux qu’il s’était procuré quelques rares exemplaires de ses livres. Peut-être pouvais-je aller faire un tour de ce côté-là car, j’en étais à présent convaincu, il y avait forcement un lien entre la disparition de Marc Tavier et les livres qu’il possédait.

La pensée que je pouvais moi aussi être inquiété à ce sujet m’effleura. Beaucoup de personnes connaissaient la relation étroite qui avait existé entre nous lors de mon passage dans son labo. Si les services de l’administration centrale le voulaient, ils pouvaient sans peine remonter jusqu’à moi… L’autre point qu’il me fallait élucider, concernait les fameux petits cailloux pour lesquels je m’étais mis en quête de Marc. Je devais retourner sur le terrain vague près du port, retrouver cette femme…

[...]

 > Planches (sur étaton)

1234 - 5 - 6


Publié dans écrits

Commenter cet article