Or l'aurore...

Publié le par ap

On s’est jeté des regards en coin pendant des années. En coin de rue…

On se voyait généralement le matin. En route pour le boulot. Elle, blonde et svelte. Moi, semblable à moi. Sans surprise. Je la trouvais jolie. Je n’osais pas lui sourire. Je me contentais de l’espérer. J’avais le battant qui battait avant de la croiser. Après, encore plus.

J’aurais voulu rester un battant…

Las !

Quand je ne la voyais pas, ma journée me paraissait morne. C’était subitement l’hiver en été. J’avais même des glaçons en poche. Et un trou froid côté cœur. Quand je la voyais, c’était printemps en toute saison. Je me sentais pousser des bourgeons. Ou des ailes. Elle. Je refleurissais même. On était seuls au monde.

Elle et moi…

Elle bossait rue de L’Avenir. Aux NAV. Les Nouvelles Assurances-Vie. C’était moi, la fleur de nave.

On se rencontrait en principe devant le monument aux morts. Garde à nous ! Ça ne s’invente pas ! Si je ne m’étais pas retenu, j’aurais fait des bouquets tous les jours, dans les jardins de la camarde, pour fleurir celle qui me devenait nécessaire.

Faut pas rire du sentiment ! C’est du sérieux. Ça se cultive. Comme les plantes en pot. Même qu’il n’y a vraiment que ça qui ait de l’importance ! Comme la rose, chante l’autre... Mais moi, je n’ai jamais vraiment eu la baraka. Quant à Eros, c’est rose sans pot. Avec plein d’épines.

Je n’ai, pendant toutes ces années, jamais été tenté de la suivre, pour en savoir davantage sur elle. J’entretenais le mystère. Ça me suffisait. Ça me nourrissait l’âme. L’amour, c’est dans la tête que ça prend. Par les yeux. Avant de bouturer dans le cœur.

Comme je la voyais plus souvent le matin que le soir, j’ai fini par lui donner le nom d’Aurore.

J’aime bien la sonorité de ce mot. C’est doux. Comme un mot doux. C’est magique aussi. C’est à la fois lumineux et léger. Un frisson d’eau, avec ou sans mousse. Ça passe très vite, comme une vision. Un fantôme ou un fantasme. C’est pareil. Et puis, il y a toute la profondeur d’une promesse, d’un espoir qui ne peut que s’épanouir au soleil.

Quand on ignore tout de la personne que l’on désire, on finit par lui inventer une vie à la hauteur de ce désir. Ainsi, on ne risque pas de ne pas se tromper. On sait que l’on est dans l’erreur et que cette erreur est vitale. On finit donc par aimer cette erreur. C’est comme ça ! Faut faire avec. Et je faisais d’autant mieux, avec Aurore, qu’on ne demande pas au jour de vous illuminer : il le fait de lui-même, je dois dire…

Je suis timide. J’ai le caractère peu expansif. Mais quand j’aime, j’aime. Et ça se voit. Aurore, pour autant, n’a jamais changé de trottoir. Elle a dû voir quelque chose briller au fond de ces petits matins gris qui nous habillaient des mêmes voiles. Ou dans mes yeux, allez savoir !

Je me surprenais. La clef de la jeunesse éternelle, c’est l’amour. Vrai de vrai ! Il vous renvoie à l’adolescence où l’autre ne fait plus peur mais devient tolérable - voire désirable. Comme une part détachée de soi. Ainsi s’attache-t-on à l’autre. Pour mieux être soi-même. J’avais besoin de ce lien. Un cordon ombilical. Ou presque.

D’habitude, je manifestais un débordement presque pathologique qui me portait naturellement – et presque malgré moi – au devant de l’autre. Mais c’était moins pour me faire valoir que me nier davantage. J’aimais l’assurer de mon estime, sinon de mon affection. Je pressais ses mains, saluais, congratulais, au besoin, sans faire montre de quelque ferveur obséquieuse que ce fût. Je ne manifestais, simplement ainsi, qu’une présence. Elle me dispensait de mon être en le faisant disparaître dans l’enflure narcissique de l’autre qui ne comprenait pas toujours cette célébration équivoque du partage.

À chacun ses contradictions ! J’ai toujours assumé les miennes. Les confesser ne me fait pas peur. Faute avouée est à moitié…

Je n’avais pas de « moitié », être imparfait que je suis ! Je vivais seul. Tristement. Diminué de moi-même. Sans Dulcinée. Mais avec de nombreux – trop nombreux ! – moulins à vent.

En fait, je passais ma vie, comme beaucoup, à ne brasser que du vent. Et à hanter le vide d’une vie qui n’était faite que de passages. Le reste du temps, je comptais des moutons. Tandis qu’on se payait sur la laine de mon dos.

Sans doute l’amour n’existe-t-il pleinement que dans l’échange des regards, dans ce qui reste en vue, en rue, et échappe au magnétisme des corps. C’est du désir sans court-circuit charnel. Comme un besoin de pureté et d’absolu miraculeusement épargné de la tyrannie du corps.

Rétrospectivement, je me dis que nous avons voulu, pendant toutes ces années, inconsciemment sans doute, cultiver cette pureté. Non pour l’idéaliser, mais pour la vivre sans crainte de l’user. Intensément.                    

Un soir, je me suis presque heurté à elle. Elle sortait des Assurances machin. J’en manquais justement. Nous avons échangé l’excuse d’un bonsoir. Et puis, l’usage étant pris, nous nous sommes dit bonjour quand le hasard badin nous faisait croiser nos pas.

Alors, il y a eu cette connivence entre nous qui nous liait dans la complicité d’un sourire. C’était chaud. C’était bon. C’était à nous.

Et puis, elle a disparu de l’asphalte, ce rêve fait chair. Cette fleur de trottoir entrevue entre deux caniveaux. Moi le lycée, elle l’assurance. Nous n’assurions plus. Je m’inquiétais. J’étais en manque. J’avais besoin de ce soleil. Ma vie n’était plus aussi assurée que mon pas. J’avais besoin de me rassurer. Sur son sort. Sur le mien. Sur ce si peu de nous que nous partagions et qui m’échappait.[...]

Extrait  d'une nouvelle de Michel Lamart -  "Assurance-Vie"

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