Voix du garage

Publié le par ap

...ça démarre doucement, dans la pénombre d’un immense hangar industriel aux piliers badigeonnés de rouge, si bien qu’au premier coup d’œil on pourrait prendre tout ce remue ménage pour un atelier de mécanique, parcouru de couinements légers sur un béton détrempé où se reflètent l’argent des néons entre lesquels circulent en troupeaux indisciplinés, musiciens, mécaniciens et spectateurs, au gré des sons de chaînes poulies et d’engrenages, ou là, une cocote minute qui distille l’air pour des flûtes à bec alors que, plus loin, des lueurs de flammes bleues crachent au passage des uniformes oranges qui arpentent le lieu, et l’on pince des cordes, casquette sur l’oreille, comme on tourne une manivelle pour un roulement de tambour à l’arrivée d’un chariot élévateur ronflant, levant une palette au-dessus des têtes, et une main se tend, doigts écartés comme un signal aux archets qui s’accordent, au soufflet de la forge portative, comme une respiration aiguisant les cordes d’une guitare montée sur une roue de bicyclette émet un chuintement voilé, la roue tourne, le destin de cette symphonie est en route, mouvement de foule qui se déporte vers cette autre machine sonore que des doigts experts agitent, une contrebasse répond au grésil d’un tour qui projette des étincelles, ça cliquette, ça accélère dans tous les coins, sur tous les temps, un tango mord sur une valse, les harmonies se superposent aux bruits du tac tac horloger d’une cascade de cymbales, tissant une trame sonore battue soudain par une samba effrénée à faire vaciller les lampes, la roue tourne comme à la foire, les ouvriers empoignent les violons en lâchant les clés à molette, et ça visse, ça crisse, ça ralentit pour repartir de plus belle à l’autre bout, une basse électrique fait écho à la sourdine juchée dans une benne secouée par un trompettiste qui entame un prêche lancinant, ça tape, ça tourne, ça enfle…ça revient, ça gonfle, ça résonne, des tuyaux cracheurs de feu comme les voix plaintives des baleines vibrent doucement…


(Echos du festival "Musiques de rue" qui se tenait en octobre 2006, à Besançon, dans une ancienne usine désaffectée où Mino Malan présentait sa "Symphonie mécanique"). D'autres renseignements sont  disponibles sur  La machine


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