Ca va saigner…

Publié le par ap

Je me souviens de cet ami peintre, grande carcasse fière aux gestes délicats qui déclarait, à qui voulait l’entendre, ne plus pouvoir peindre autrement qu’avec du sang. Tous les matins il se rendait aux abattoirs pour se procurer la quantité de couleur qui était devenue nécessaire à son travail.

Sont atelier était imprégné d’une odeur légèrement poivrée. J’y ai vu les seaux remplis de ce liquide plus ou moins rouge, qu’il touillait frénétiquement pour éviter la coagulation trop rapide. Sur les grands châssis disposés le long des murs la toile imbibée de sang brillait sous les néons. De larges auréoles pochaient le tissu en se superposant. En séchant, la trame se tendait plus ou moins et le rouge vif brunissait, gagnant en profondeur.

« Il faut que saigne, que ça ruisselle, que ça s’épanche! Je veux des bruns profonds comme une blessure ouverte… je peins dans une plaie qui se cicatrise et s’encroûte de jours en jours… »

Cet ami aimait la violence du mistral et les bourrasques couchant les herbes dans les champs. Il aimait, disait-il, enfourcher à cru les chevaux qu’élevait son père, parcourir la campagne au galop, sous la pluie battante, rentrer chez lui et faire l’amour comme une bête.

L’emportement outré de ses paroles qui se prolongeait dans ses larges mains, contrastait bizarrement avec la somptueuse beauté de ces grandes peintures brunes lustrées comme du cuir.


 

Un brutal accident de voiture, un coma, une lourde hospitalisation marqua une longue absence. Quand je le croisais par hasard, deux ou trois ans après, il me confia son horreur des images, de toutes les images que pouvait produire cette société : « Je veux vivre loin de tout ça, je veux le silence des pierres, et le souffle apaisé sur la montagne »

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