La chapelle et la fourmi

Publié le par ap

 

L’émotion ressentie devant un tas de bois, rangé en ligne en travers d’un champ, ou celle, plus commune, d’un empilement de pierres sèches, constituant un muret de séparation entre deux propriétés, sont équivalentes, pour moi, à celle d’un tourbillon d’herbe aspiré à la surface d’un plan d’eau, non loin du bief où bientôt il sera précipité, démantelé.

Que l’ordre des formes soit agencé de la main de l’homme, par pure nécessité de stockage, ou par principe d’équilibre, ou encore produit par un phénomène naturel, l’irruption soudaine d’une structure me fascine. Et ce n’est pas tant le principe d’accumulation ou de répétition mais bien davantage celui de masse qui s’impose à mon regard.

Je me souviens du travail de cet artiste japonais au centre de la Vielle Charité, à Marseille. Le faisceau de planches de carénage, récupérées le matin même par Kawamatta dans un entrepôt du port de commerce, déchargées en tas sur la neige de la cour. Planches grises maculées de tâches de goudron et de peinture, traversées de pointes rouillées. En vrac, comme ça, cette masse de bois hérissée sur la couverture blanche avait déjà de la gueule. Puis, avec des gestes de fourmis, dépeçant cette carcasse, planche à planche, l’artiste à commencer à recouvrir les murs et  les piliers de l’arcade d’un  des angles de la cour intérieure du bâtiment. Plusieurs jours de travail ont été nécessaire pour que l’ouvrage de bois vienne comme une seconde peau couvrir partiellement la pierre. Plus la construction avançait, plus la dépouille du monstre, couchée dans la neige se disloquait. Épousant la paroi dans la partie basse, les planches s’écartaient progressivement de l’aplomb, au fur et à mesure que la structure prenait de la hauteur. Quand la coursive du second étage fut atteint, des planches se mirent à ramper vers l’intérieur, à envahir l’étage, à proliférer du sol aux murs, à s’enrouler autour de la rambarde.

Le travail cessa quand du tas il ne resta plus aucune trace, si non les milliers d’empreintes de pas qui avaient marqué des chemins dans la neige. Entre palissade et échafaudage, ces longues planches avaient été disposées prenant appui sur la façade pour accueillir la coque d’une barque de pêcheur, qui arriva le dernier jour de l’installation.

Elle fut dressée, poupe en l’air, et arrimée à cette paroi de bois. Ce n’est qu’à cet instant précis que j’ai réalisé le rapport qu’il y avait entre la forme d’ogive de la coque et celle des arcs de l’architecture, entre le rythme des planches de la barque et celle de la structure en bois.

Kawamatta avait réutilisé le principe d’assemblage de l’embarcation, vue sans doute le premier jour sur le port, en la dépliant sur les murs.

Debout, la barque avait l’air d’une chapelle.

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