Obstination silencieuse

Publié le par ap






« Derrière ma fenêtre, à quelque trois cents mètres, la forme vert sombre d’un bouquet d’arbres, montagne de feuilles et de branches qui chancelle et menace de s’effondrer. Une foule de hêtres, bouleaux, trembles et frênes, tous ramassés sur une petite butte, leurs cimes confondues en une même masse liquide, échine de mer convulsée. Le vent les secoue et les fouette jusqu’à les faire hurler. Les arbres se tordent, plient, se redressent à grand fracas, s’étirent comme s’ils songeaient à se déraciner, à s’enfuir. Non, ils ne cèdent pas. Douleur des racines et des feuillages rompus, féroce ténacité végétale non  moins puissante que celle des animaux et des hommes. Si ces arbres-là se mettaient en marche, ils détruiraient tout sur leur passage. Ils préfèrent rester là où ils sont : ils ils n’ont pas de sang ou de nerfs mais de la sève, et ce n’est pas la colère ou la peur mais une obstination silencieuse qui les habite. Les animaux fuient ou attaquent, les arbres demeurent cloués en leur lieu et place. Patience : héroïsme végétal. »

 

Octavio Paz, Le singe grammairien, « Les sentiers de la création », Albert Skira Editeur, 1972 -  P.11

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