Worosis Kiga (coups de chapeaux)

Publié le par ap

"...et je me souviens m'être dit : Merde, je ne ne vais plus pouvoir parler de peinture avec personne!" (Jacques Monory dans une déclaration faite après la mort de Gérard Gasiorowki. Catalogue du Centre Georges Pompidou, 1995)


En 1975, désirant s'effacer de la scène artistique, Gérard Gasiorowski fait annoncer sa disparition. A titre d'hommage posthume l'Académie Worosis Kiga est fondée, sa direction confiée au professeur Arne Hammer. Cette école d'art, comme beaucoup d'autres, fidèle à la définition que l'on peut s'en faire, impose la pratique étroite et rigoureuse de la reproduction fidèle d'un modèle par un exercice unique : ici, la copie d'un chapeau.


Les productions des élèves, ainsi que de nombreux documents concernant cette insignifiante école seront présentées à la galerie Maeght en 1982, dévoilant ainsi les dessous de l'affaire. L’ensemble des traces témoignant de cette histoire sont distribuées en deux parties, d'une part, des peintures sur papier accrochées au mur ("les chapeaux", "les métronomes", "les refusés", "les honneurs"...), et d'autre part, les archives de l'Académie disposées sous vitrine: statuts, organigramme, pages de cahier d'écoliers (bleues, jaunes, roses) marquées du cachet de l'A.W.K, divers bulletins d'informations et notes manuscrites, petites liasses de papiers ficelées (les "Oipah ho - Oipah stra"), ainsi que quelques "études préparatoires"... Toute la question étant de savoir, bien sûr, « qui porte le chapeau »? 



Sous le masque de Arne Hammer (hargne amère? ), un professeur marteau, qui s’est complu à humilier les élèves de cette soit disant école d’art, derrière le patronyme même de l'Académie Worosis Kiga ne se dissimule qu’un seul homme qui se revendique d’abord comme observateur de cet événement : Gérard Gasiorowski.


[…]

Des chapeaux sans visages? Pas tout à fait. Il faut en effet préciser que (si l'on s'en tient toujours au récit) « Les Chapeaux », 400 en tout, ne sont pas présentés comme étant de la main de Gasiorowski, mais bien réalisés par les élèves de la dite Académie. Or, la liste indique, sans détour, qu'il s’agit là, des noms des artistes contemporains les plus représentatifs de chacune des tendances artistiques de l’époque : pas moins. Chacun de ces artistes de renom, susceptible d'être l'auteur de l'une de ces peintures, se retrouve ainsi soupçonné de n’être qu'un simple exécutant servile des consignes et des règles conventionnelles de l'académisme ambiant.  Cependant par un jeu de passe-passe cynique les noms de leurs auteurs ont été biffés et remplacés par de simples petits bouts de papiers qui portent d’autres noms authentifiés par leurs signatures. Ainsi anonymés (comme des copies scolaires), puis redistribués indifféremment à des prête-noms, il devient impossible d’obtenir une identification certaine des auteurs présumés de ces images.


On pourrait donc s’étonner, compte tenu des différences stylistiques de ces artistes que celles-ci n’apparaissent pas davantage dans ces exercices imposés (comme c’est le cas pour les "Amalgames"), car c'est bien à une uniformité de facture à laquelle on assiste ; tous ces chapeaux sont peints avec une même technique, sur un même format, dans des tonalités chromatiques neutres grises ou brunes…


A bien des égards, ce coup des chapeaux  a du faire grincer des dents (combien en ont-ils mordu le leur ?). La réaction ne s’est pas faite attendre pour certains, ce grand déballage fut perçu non seulement comme des exercices fastidieux , mais encore comme une « pure démonstration d'un savoir faire pictural, animée d'une logique perverse.». Pour d’autres, ces chapeaux, plus ou moins réalistes par le traitement des ombres et des lumières, plus ou moins précis dans leurs contours et leurs volumes, miment dans leurs applications, les travaux de factures scolaires que l’on peut croiser dans les écoles d’art. Telles seraient donc les pauvres académies dont seraient capables tous ces artistes ? Grimaces amères.


"Le chapeau, ornement symbolique, artifice du chef, accessoire de l’artiste (de Bruant ou de Beuys) ou du petit bourgeois, rachète souvent la pauvreté de la posture, les insuffisances de l'attitude. Le chapeau "couvre chef", apparaît aussi être la version domestique de l'inavouable couronne dont tous les fronts cherchent la nostalgie; plus encore, puits d'artifice, il trône au milieu du mystère du prestidigitateur." remarque Michel Enrici1. Aussi, l’argument du chapeau, comme « seul modèle pour tous », n’est ici au fond qu’une simple métaphore du moule (de la forme à chapeau), ou du conformisme, car, après tout, n'est-ce pas en partie dans les habitudes de certains de ces artistes que d'endosser l'uniforme, que de céder aux modes, de « jouer à l'artiste » et de porter le masque, voire « de tirer à eux la couverture »...?


En réalité, "les chapeaux" sont une variation trompeuse. Ils ne sont ni un exercice de style, ni l'éloge d'un objet démodé, mais bien plutôt la représentation du style en exercice, sous un emblème phallocrate ("C'est le chapeau qui fait l'homme!" Max Ernst). L'aspect plastique (formel, mais aussi souple et mou) du chapeau, "observé par Gasiorowki" sous diverses positions, sous différentes lumières, et sous toutes ses coutures, tient davantage de l'autopsie d'un insigne que d'un signe : du chapeau festif  « jeté en l'air », au geste d’hommage du « chapeau bas »…


Si cette coiffe signe l’identité de l'Académie Worosis Kiga, rassemblant chaque élève sous un seul chapeau, « dans une même chapelle », (les faisant loger à « la même enseigne » en les faisant se ressembler au delà des apparences), elle est donc ce signe de reconnaissance minimum qui paradoxalement plonge plus de quatre cents artistes dans l'anonymat. Ces murs de chapeaux vides, ces couvre-chefs sans chef (décapités), sont à l'image de leurs propriétaires désignés d'office ou tirés au sort (dans un chapeau) comme les soldats d'un régiment, enrôlés, enregistrés, mis au pas, mis en rangs, mis à l'épreuve, astreints à faire leurs "classes", punis, rayés des listes, cités en exemple ou récompensés par des médailles (de pacotilles), tombés au champ d'honneur... Ces murs de chapeaux, disposés, en registres réguliers, étagés, ne sont pas en effet si éloignés (ni dans le temps, ni dans l'idée) des stèles fleuries où se réfléchissent les désastres guerriers. Cet inventaire est celui d'un dénombrement des combattants portés disparus. On peut voir une analogie entre ces deux séries : alignements de chapeaux sans tête, et front de fleurs séparées du pot, coupées de leurs racines, décapitées. Les "Chapeaux", les "Fleurs", les "Amalgames" sont les motifs épinglés de la peinture.


Pourtant, si l’on s’en tenait là, ne donnerai-t-on pas raison aux critiques, qui se sont laissées piéger par ce dispositif fictionnel ? Gasiorowski n’aurait-il pas cédé lui aussi aux sirènes de la modernité et au goût de l’époque en fabriquant cette fiction infernale ? Ne s’est-il pas piégé lui-même dans ce dispositif qui, de fait, le rangeait durablement du côté de la peinture dite « narrative », lui qui, précisément, détestait les étiquettes ?


[…]

Oublions un instant tout ce qui vient d'être dit sur l’histoire de cette Académie fantoche et de la polémique évidente qu’elle cherchait à produire. Quittons le discours et regardons ces chapeaux pour ce qu’ils sont d’abord, soit des peintures.

Il est un fait que si l'on juge rapidement ce travail, d'un point de vue strictement formel, il pourrait effectivement sembler aride, répétitif (bien que la série soit d'abord une variété infinie de cadrages, de tonalités, de combinaisons internes...), voire systématique (usure d'un seul sujet qui couvre les murs en registres réguliers...). D'un autre coté, si l'on ne prend en compte que le sujet figuré (le chapeau) on risque de ne s'interroger que sur les raisons symboliques de ce choix et de fait, la véritable dimension de ce travail pourrait nous échapper.


Pourtant, à bien les considérer, aucun de ces 400 chapeaux n’est traité, d’un point de vue pictural, avec désinvolture et aucun ne contient finalement la part vénéneuse du discours sur la monotonie et la répétition mortifère qu’on leur a volontiers prêté. De loin, ou pourra observer que ces ensembles sont  tout, sauf austères. Ils sont même plutôt assez séducteurs, tant par le mode d'assemblage que par les tonalités sombres ponctuées de couleurs vives. De près, on pourra vérifier la virtuosité de la touche, la justesse du dessin, la finesse des accords de gris, les jeux de sous-couche, les affleurements de bistre sur le bleu, l’intelligence de la brosse faisant et défaisant sans cesse le sujet, produisant toutes les métamorphoses possibles des plis du feutre. Autrement dit, un vrai travail de peintre.

 

"Le chapeau est un leurre, une "couverture", seule existe la peinture et derrière elle, contre, dessus, écarté, l'individu qui l'exprime. Le peintre ou le sujet réel." écrivait ainsi Gasiorowski dans ses carnets.


Gasiorowski n’aurait-il pas prêché le faux pour masquer le vrai ? Et si cela était, quelle pouvait en être la , ou les raisons ?


[…]

___


1 - Michel Enrici, « Peinture » Editions Maeght, 1983



Gérard Gasiorowski,
Exposition AWK, Galerie Maeght
du 19 mars au 10 mai 2009

Publié dans peinture

Commenter cet article

espace-holbein 26/02/2009 18:37

Touché, coulé : Gasio, avec toi c'est pour la vie (depuis toujours).