Ruminations #1(rétro-visions)

Publié le par ap

(Ruminations et autres remarques décousues)

Au printemps dernier était présentée, au centre G.Pompidou, une grande exposition thématique consacrée aux Traces du Sacré dans l’art contemporain ; celle-ci y déclinait différentes inspirations esthétiques liées autant à la magie qu’à l’exploration psychique, les œuvres présentées oscillant entre mysticisme, métaphysique et croyances. Une autre exposition, à l’automne, organisée cette fois-ci par la Pinacothèque de Paris mettait l’accent « sur l’intérêt évident que Jackson Pollock portait à la possibilité d’accéder à d’autres mondes par des rites chamaniques extatiques ». En ce moment, à Bâle, l’accrochage de la Fondation Beyeler, suggère, par une nouvelle confrontation d’objets d’Arts Premiers et de chefs-d’œuvre de l'Art Moderne, qu’il existe mieux qu'un rapport formel ou une contribution évidente des fétiches envers les œuvres occidentales du XXe mais aussi "
une magie des images qui se révèle au spectateur dans toute sa présence sensuelle."

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Ces expositions ont ceci en commun qu’elles s‘attachent, en tournant particulièrement les projecteurs du côté des esthétiques primitives et des cultes qui leur sont associés, à éclairer ce qui serait à l'origine des ruptures esthétiques de la Modernité, comme le suggérait cette formule extraite d’un clip de présentation de l’exposition Traces du Sacré : « C’est dans un paysage de croyances bouleversées que naît l’art moderne ». 

On cherche souvent à comprendre les œuvres par leurs filiations conscientes ou inconscientes, et il est un fait que l’histoire de l’art - tout au moins telle que nous l’envisageons en occident - fourmille de ces exemples, de ces ramifications, de ces hybridations ou de ces télescopages. Mais soyons sérieux, ces emprunts, intentionnels ou non, ne sont pas une particularité de l’époque moderne, ils se firent de tout temps, au gré des rencontres, du commerce, des guerres…
 
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Pour certaines œuvres (ou périodes), soit parce que les artistes ont manifesté effectivement leur intérêt par des collections, ou simplement laissé trace par des documents, ou encore par des témoignages, la question de ces assimilations formelles ou culturelles est somme toute assez facile à établir. Pour d’autres, soit parce que les artistes sont restés discrets, soit parce qu’ils n’en avaient pas réellement conscience, ou soit parce que finalement il n’y a aucun rapport, ces rapprochements restent incertains et même parfois tiennent du spéculatif.

Si, par exemple, la culture Maori a évidemment influencé en partie l’univers de Gauguin, ses peintures doivent cependant davantage, on le sait, aux œuvres conservées dans les musées occidentaux dont le peintre avait pris soin d’emporter, dans ses valises, une bonne quantité de reproductions. Mais au fond, ceci est sans importance car si la peinture de Gauguin présente un intérêt ce n’est pas tant par ses compositions ou ses scènes exotiques bricolées que par sa capacité à y introduire l’évènement chromatique comme sujet. Matisse d’ailleurs ne s’y est pas trompé.

On peut regarder des dessins et peintures de Klee en ayant en mémoire les motifs orientaux de certains tissus, rapprocher Picasso tantôt de van Gogh, de Rembrandt ou de l'art Ibérique… On peut, sans le trahir, mettre en relation l’architecture baroque et une bonne partie des bas reliefs découpés de Frank Stella, les emballages de Christo au regard de l’art du drapé de la sculpture Hellénistique…
En revanche, l’association d’un portrait de Cézanne avec la sculpture Africaine, telle qu’elle apparaît sur un cliché de l’exposition récente de la Fondation Beyeler, relève d’un choix certes compréhensible - comme le firent en leurs temps quelques collectionneurs éclairés ou des peintres - mais sans doute déplacé pour ce que l’on sait des préoccupations de Cézanne, davantage soucieux des modes de composition d’un Nicolas Poussin, voire d’un Titien ou d’un Rubens.

Philippe Dagen, dans un article du 29.01.09, publié dans le Monde, prenait soin cependant de préciser que l’exposition "célèbre ensemble la nouveauté et l'étrangeté absolues des avant-gardes européennes et des sculpteurs des rives du Niger et du Sepik." et que le choix de présentation était plutôt celui  d’une "tension visuelle" opérant "par courts-circuits et décharges". Il ajoutait cependant "Ce qui laisse aussi songeur, c'est que ce jeu de confrontations devient, pour certains, une épreuve dangereuse : il faut tenir face à de tels objets magiques". Ce qui, à mon tour, me laisse songeur c’est d’essayer de comprendre en quoi des "objets magiques" seraient plus puissants formellement, pour nous, aujourd’hui, que des œuvres non rituelles de l’art occidental du début du XXe. Mieux je m’étonne que l’on ait simplement l’idée de vouloir comparer ce qui n’est sans doute pas comparable sur le fond.

Au nom de la formule de Paul Gauguin "la liberté de tout oser", ne pourrait-on pas un instant retourner la proposition et se demander si nous ne voyons pas mieux ces formes primitives grâce aux œuvres contemporaines et, en fin de comptes, si Rothko ne rend pas plus sensible à l’œil la puissance du pigment déposé sur le support veiné d’un masque Mitsogho du Gabon, si Duchamp n’éclaire pas, par le choix de ses objets industriels, la suberbe maladresse rugueuse d’un masque Dan de Côte d’ivoire, si Matisse par son travail du collage ne rend pas plus lisible l’enchaînement des signes d’une Parure de guerre Asmat de Nouvelle Guinée…
 
Mais ceci est sans doute une autre histoire.

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(photographies : Toulon 01.2008 - Besançon 08.2005)



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