QB(-ismes) #4

Publié le par ap

(notes brutes)

« … voici un monde en rupture de ban : les yeux sans front, le sexe à la place des lèvres, les plans en ébullition ; et le couteau, le quignon de pain ou le paquet de tabac prennent soudain la dignité qui, jusque là, revenait de droit à l’enlèvement des Sabines, à la noble figure humaine. »

Jean Paulhan, Braque ou la peinture sacrée, Ed. L’échoppe, Envois, 1993

 

(E. Atget - Chanteur des rues, détail)

Tout le monde aura remarqué, à quel point, les courbes alanguies des guitares rappellent celles des statues et, par delà les statues, celles des corps des femmes ou les déesses qu’elles étaient censées représenter. C’est un chant ancien que tous les bardes, ménestrels, troubadours, trouvères et autres chanteurs des rues ont encore en mémoire, aux bouts des doigts.

Tout est une question de point de vue, d’échelle et de distance. Une nature morte n’est rien d’autre qu’une mise en relation d’objets, une mise en scène de figures, comme on le ferait au théâtre. Le degré d’abstraction de certains collages, de certaines peintures (et plus encore pour les gravures) cubistes peuvent entretenir ce doute, cette indécision de l’espace et de ce qui est vraiment donné à voir, et c’est justement, je crois, ce que cherchaient ces peintres : un registre de formes qui permettrait de tout contenir, du passé et du présent de l’histoire des représentations (la quadrature du cercle).

Dans cette peinture de Braque, intitulée étrangement Statue d’épouvante (1913), on peut ainsi, soit considérer le savant assemblage de papiers croisé dans l’ovale du format, y reconnaitre une table jonchée d’accessoires de musiciens ou découvrir un corps blanc couché (ou plutôt chaviré) sur un lit des partitions, un corps qu’on serre et que l’on étreint entre ses bras pour en tirer le son plaintif et chaud de ses cordes vibrantes. Corps de cordes pincées, caressées, corps de bois griffé des sillons vernis qu’écaille l’ongle au passage. Voici donc les ébats d’un duo de clarinette chevauchée par le torse blanc de la guitare au timbre rare

« J’aime Eva », nous dit Picasso en 1912, en nous présentant, de face, la table d’harmonie d’une guitare, posée debout à côté d’un verre au pied assez turgescent. Il faudrait donc être bien naif pour penser que Eva est le nom de l’instrument. Et voici une autre « Guitare », toujours en 1912, petit volume de papier dont le manche, composé d’un pliage en accordéon, évoque le plissé d’une chevelure libérée de sa natte et retombant sur un dos d’une femme (mais dans quelle posture se trouve-t-elle donc ?). Enfin, ce collage assez précieux, encore nommé « Guitare »(1913), composé d’un assemblage de petits papiers, d’un morceau de tulle et de ficelles dessinant un losange ouvert sur une zone sombre, sorte de béance où brille l’arrondi d’une perle logée entre deux lignes verticales.

Ne serait-il pas amusant de revisiter, sous cet éclairage, quelque peu biaisé, un bon nombre de ces géométries prétendument austères, pour enfin prendre la mesure très sensuelle qu’elles proposent ?

Car enfin, cette pipe posée sur un journal, lui-même couvrant en partie le bois d’un violon qui se confond  avec celui de la table, n’est pas qu’une simple représentation par des objets de l’ordinaire, ou du Quotidien comme l’annonce le titre du fragment collé ici.

Il suffit de lire simplement ce que pointe, goguenard, le tuyau de la pipe, d'être attentif à la résonnance que la sonorité du mot entretient avec la découpe noire sur la droite, en forme de B (censée représenter les rondeurs d’un violon), de remarquer enfin les échos des courbes serpentines des deux ouïes et de la petite queue du Q… Certes, ce ce n'est pas L'enlèvement des Sabines, mais c'est néanmoins une belle étreinte.

[...]

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(Si un isme est un suffixe qui permet commodément d’englober un ensemble des notions que comprendrait le mot auquel il est accolé, il s’avère en fait que cette terminologie ne signifie rien de très précis étant donné les champs des applications ou les domaines qu’il recouvre (Marxisme, Lyrisme, Erotisme…), l’isthme en revanche est plus concret, puis qu’il désigne une sorte de trait d’union entre deux étendues. Tout compte fais, et tous comptes faits,  je propose que ce th, qui de toute façon est muet, soit ajouté au nom de ce mouvement esthétique. Non seulement Cubisthme sonne franchement mieux, mais il traduit davantage l’idée véhiculée par ce qu’il représente au fond : un pont (façon Effeil) tendu entre les formes esthétiques, qui ouvrait la voie à toutes celles de la modernité.)

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