La métamorphose des sables

Publié le par ap


Il suffit d’un rien pour qu’une vie bascule. Nous sommes à l’image de ces particules de silice glissant sur le flanc d’une dune. Nous sommes aussi comme ces insectes qui s’enfouissent dans le sable à l’approche d’un prédateur. Nous sommes comme ce couple terré au fond d’un trou, à désensabler jour après jour l’espace étroit qui entoure la maison qu’ils habitent pour éviter qu’elle ne soit engloutie. Chaque geste du quotidien, qui se répète, inexorable, nous rapproche du monde.



L’histoire commence dans l’abrupt d’un mur de sable qu’escalade un homme. Il arpente les dunes à la recherche d’insectes. Il les photographie, les ramasse et les introduit dans des tubes de verre. Cet homme n’est pas un chercheur mais un simple instituteur venu passer deux ou trois jours au bord de la mer pour satisfaire sa curiosité et s’isoler. Ayant raté le dernier autobus pour la ville, il est invité à passer la nuit chez l’habitant. Descendant dans une fosse, où l’attend son hôtesse, il ignore encore le piège qui vient de se refermer sur lui. Bientôt il découvrira pourtant qu’il a été amené là pour aider la femme à retirer le sable qui, jour après jour, descend dans le trou.

D’abord prisonnier malgré lui, cet homme instruit, venant du monde civilisé, va se révolter à l’idée de cette nouvelle condition qu’il juge animale et indigne de lui, il va même tenter, à maintes occasions, de s’échapper du trou où il est retenu captif : en vain. Cet homme, que rien n’avait visiblement préparé à envisager la vie autrement que par les choses de l’esprit, épris de liberté et de savoir ne peut comprendre les motifs qui poussent cette femme à rester ainsi terrée ; les arguments qu’il invoque sont ceux d’un homme raisonnable et moderne et s’opposent à ceux de la femme qui n’en sont pas moins réalistes et remplis de bon sens : sa connaissance intime du lieu et du milieu, son intuition peut-être, lui confère, de ce point de vue une certaine forme de sagesse. L’enfermement, la coupure d’avec le monde civilisé, et surtout, peut-être, l’amour qui nait pour la femme qui habite là, font que, peu à peu, l'homme finit par renoncer à son histoire passée, à ses illusions ainsi qu’à son identité.

La femme des sables n’est cependant pas un film sur la résignation, mais bien davantage le récit de cette métamorphose.


Nous passons notre vie à déplacer des montagnes (de sable) qui ruissellent et s’amassent si tôt l’ouvrage achevé, tel Sisyphe roulant son rocher. Cette activité qui, dans un premier temps, peut sembler  comme une tache absurde, ingrate et inutile est en fin de compte une allégorie de la condition humaine.

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La femme des sables, 1964, réalisé par Hiroshi Teshigahara, adapté du roman de Kobo Abe par son auteur, musique de Toru Takemitsu.

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ap 07/01/2009 14:11





Très beau film en effet que je viens de revoir. J’ignore, pour ma part, si pour Gould c’était quotidien, mais le rythme de certaines scènes est en effet assez proche de ses variations pour piano.

Lyliana 06/01/2009 14:27

Un film extraordinaire qui pose beaucoup de questions sur ce qui nous fait être ce qu'on est, ce qu'on devient. L'on m'avait dit que Glenn Gould le visionnait tous les jours. Est-ce vrai ou cela fait-il partie de sa légende ?