L'effervescence du regard

Publié le par ap

(Eric Girardot)


Je n’ai pas souvenir qu’il y ait eu, ce jour de fin juin 2001, beaucoup de photos réalisées de l’atelier, bien que ce soit précisément pour cela que Eric Girardot m’avait contacté quelques temps plutôt. Nous avons surtout, à mon grand plaisir, parlé d’images et évoqué la nécessité compulsive que nous avions, l’un comme l’autre, de les faire.

Sur une carte de visite, qu’il me tendit, lors de cette première rencontre, figurait une petite image réalisée lors d’un voyage en Inde.  Bien que reproduite en petit format la force de cette photographie m’avait donné envie d’en voir plus du travail de d’Eric Girardot. Cela ne se fit cependant pas tout de suite. C’est sur le bureau de mon ami Vincent (comme par hasard !) que j’ai retrouvé, plusieurs mois après, des tirages photographiques en noir et blanc dont, justement, ces photographies d’Inde, et plus particulièrement celle qui avait pour moi marqué notre rencontre : un enfant, debout sur une charrette lancée en pleine course, salue bras tendu, main ouverte. Derrière lui, sous la capote de toile, quatre enfants s'adressent au photographe (mais de façon plus discrète) tandis que le cocher (peut-être le père ?) de profil, regard plissé, fouet en action, esquisse un sourire…

L’intérêt de cette photographie, cadrée serrée, m’avait semblé tenir, tout d'abord, à une double construction dynamique : d'une part, le jeu de lignes obliques barrant la partie gauche de l'image et s'appuyant à droite sur un arc de cercle ouvert, créant une sensation d'échappée, et d'autre part, l'aspect flou de l'arrière plan indiquant que la scène de premier plan, portée par ces quatre regards et ces deux gestes de mains adressés, a été saisie sur une charrette lancée au trot.

Si le caractère emblématique de l'image semble nous être donné par le geste de la figure de l'enfant dressé, telle une figure de proue, sa force réelle me paraît être contenue dans le point de rupture que contient l'apparence de ce geste. Cette main levée, dont les doigts dans leur extension viennent affleurer au bord supérieur du cadre, capte notre entière attention et, quoique signifiant visiblement le salut, tout autant que le désir de manifester sa présence, cette main, paume tournée vers nous, doigts écartés fonctionne aussi comme un signal d'arrêt. Surgissant à l'extrême pointe ascendante de la courbe du regard (donnée par le sens de la course), ce geste marque une interruption du temps, une sorte d'arrêt sur image dans l'image, semblant démentir, si non interrompre le mouvement même dont on vient justement de souligner l'aspect dynamique. Ici la notion du temps photographique m'apparaît comme dédoublée, différée, entre la vitesse nécessaire à la saisie optique de l'action et celle, toute relative, qui survient par ce geste : freinant momentanément la course, ce geste provoque, lorsque l'on échappe à son emprise, une sorte d'accélération, de libération semblable aux eaux relâchées d'un barrage.

Aujourd’hui, prenant le temps d’explorer en détail cette photographie, un autre aspect me frappe. Il s’agit à la fois d’une condensation et d’une conjonction des signes graphiques : par exemple, cette zone sur la droite, en arc de cercle, qui répond à la présence du fragment de roue au tout premier plan ; de même, le motif à fleurs peint en croix sur le montant de la charrette qui se prolonge par ceux des carreaux de la chemise du conducteur, ou encore, la position de l'enfant debout qui fait écho à la silhouette d'un homme, appuyé bras levé contre un mur sans oublier, bien entendu, ces mains d'enfants superposées, agrippés à la ridelle, qui précèdent, par leur cadence, le geste du conducteur.

Mais, plus troublant, dans cette zone où tous les signes semblent s'être agglutinés, au-dessus du chapelet des mains, encadré par la tête de l'enfant qui se penche et celle de la nuque du conducteur, pointe un regard. Cet œil unique, qui se trouve être au centre même de l'image, nous regarde, ou plutôt regarde le photographe qui, de son œil de cyclope, regarde dans son viseur passer ce convoi, avant de réaliser l'image.

A propos de l'Inde, Eric Girardot m’avait confié, en me tendant sa carte de visite : "Là bas j'étais comme fou, ça bougeait dans tous les sens, je ne savais plus où donner de la tête…On pourrait faire des milliers d'images de tout ce désordre… ". Dans un sens, je pense que, quelque soit le lieu, hier Calcutta ou Bombay, aujourd’hui Chaumont, Saint Dizier, Paris et Venise, et demain peut-être New York, cette effervescence du regard, sera la même. Le monde accourt dans le viseur, la citée bouge et Eric l'absorbe, enchaînant les prises de vues. Il sait que dans la suite de ces prélèvements il y a l’image qu’il cherche et que, bien souvent, il trouve.

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Site de Eric Girardot  ainsi qu'une belle sélection de photographies en noir et blanc par Vincent Cordebard

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