Symptômes d'une décadence

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« Tandis que la tête-de-loup dénaturée chasse les araignées au plafond, les moutons en toute impunité se multiplient sous l’armoire et le canapé. » Eric Chevillard, L’autofictif 353

 

Comment faire, d’un voyage ordinaire, une aventure de l’esprit ? Comment, par ailleurs, faire la synthèse entre le Surréalisme de Magritte, les assemblages de Picasso, ceux de l’Art Brut ou de Karel Appel, les formes épurées des Minimalistes tels Judd et Ryman, les actions de Fluxus et les objets de Beuys, Broodthaers, Filliou, Roth, Dietman, Manzoni… Bref, en d’autres termes : comment digérer la Modernité?

S' il n’est pas trop difficile de répondre à la première question - les exemples ne manquent pas, en effet, et l’on pourrait même se contenter d’un simple voyage autour de sa chambre -  pour la seconde question, l’opération s’avère plus délicate. Quoique!

Dans mes archives, j’ai retrouvé récemment une série de photographies, prises par un ami en 2001, au FRAC de Champagne-Ardenne. Il s’agit du travail de Honoré d’O intitulé « Alls the étails extended en fractures recomposées ». Le texte du catalogue1 nous apprend que cette installation fait suite à une résidence d’artiste, au Népal, organisée par le Muséum d’art contemporain de Helsinski et qui « peut être lue comme une métaphore de la situation dans ce pays et, par extrapolation de la situation planétaire » mais, précise Filip Luyckx, « Chaque fois qu’Honoré d’O répond à l’invitation d’un commissaire d’exposition ou d’un commanditaire, il ne peut s’empêcher de s’écarter légèrement du parcours convenu pour pousser plus loin ses recherches ».

 


Et c’est bien, précisément, le sentiment que l’on éprouve, car si le lieu géographique a permis le prélèvement de quelques objets, induit des mises en situation et témoigne, peu ou prou, d’épreuves personnelles qu’a traversé l’artiste, la question du voyage (ou de l’ailleurs) effectué préalablement n'est, bel et bien, qu'un prétexte. Je m’explique : le Népal n’apparaît pas comme motif central de l’exposition, ou plutôt, devrais-je dire, si il en est bien le sujet initial, on peut de toute évidence s’en passer pour observer le dispositif général et quelques unes des subtilités qui le ponctuent. Donc, laissons de côté les propos géopolitiques, sociaux économiques, etc… et considérons les formes, les couleurs, leurs mises en espace et les multiples jeux de rapprochement inclus dans cette installation.

Honoré d’O, artiste Belge né en 1961, fait partie de cette génération d’installateurs (que certains disent Dionysiens) et qui, comme Hirschorn, Barbier ou Hybert (et bien d’autres), combine plusieurs médiums et travaille à une conception baroque de l’espace, par un jeu de prolifération des balises plastiques et graphiques, de saturation d’objets suspendus et empilés, assemblés de la façon la plus sommaire qui soit, mais avec une certaine malice.

Ce qui frappe, en effet, dans cette mise en espace, c’est l’éclectisme, le télescopage, le frustre, l’amalgame, le parasitage, la confusion, l’outrancier, la saturation… : autant de principes visibles matérialisés dans le lieu ; on peut encore y ajouter la place de la mémoire et celle de la dérision. On observera, en passant, que ces notions sont assez caractéristiques d’une époque et d’une culture compulsive, la nôtre, prise entre la compilation des signes, le jeu des citations implicites2 (private joke) et le dénie du geste comme élément significatif du processus d’élaboration des images.

Partout une profusion de sparadraps, disséminés au sol ou collés en maints endroits sur les assemblages, des boules de coton disposées en ligne, le long des murs ou remplissant des surfaces ajourées, des lots d’éponges multicolores, des rouleaux de papier hygiénique servant de cale ou de motifs décoratifs, des galets par grappe et à l’unité, reliés aux objets, servant de contrepoids… Il y a des cartes géographiques pliées comme de gigantesques avions de papier qui planent sous une pluie de fils, faisant écho à de petits origamis suspendus dont les angles pointus miment les crêtes d’un électrocardiogramme imprimé sur un rouleau,.. Plus loin encore, au chevet d’un lit d’hôpital en lévitation, deux moniteurs vidéo, perchés sur des colonnes, se penchent pour veiller un malade absent.

« Ayez les yeux partout, fouinez, piochez et creusez, établissez les liens, laissez vous happer et entraîner sans retenue par les images qui s’offrent à vous, tout en ne perdant jamais de vue que tout ce que vous voyez est éphémère et relève à la fois de l’infiniment petit et de l’infiniment grand. » précisait l’introduction du texte du catalogue, autrement dit : souvenez vous de Pascal considérant l’état de la matière, car cet apparent chaos est organisé aux petits soins, ce désordre est feint, pour que vous puissiez non vous y perdre mais vous y retrouver.

Entre les fils qui pendent du plafonds, les lits suspendus, le mobilier médical enrobé de cotons, les plaques de polystyrène qui façonnent tantôt des autels, des socles, des architectures, des bas reliefs, les châteaux de cartes fragiles qui leurs répondent, surgissent donc des rencontres.

Ici, abandonnés en vrac au pied d'une tour maintenue par des arcs boutants, des plans de cathédrales reproduits en photocopie, dont les structures évoquent les motifs d’une semelle de chaussure disposée  non loin de là. Ou encore, ce modèle représentant un circuit sanguin, dont le dessin schématisé renvoie sans ambiguïté à la forme d’un visage (ou d’un masque) et, surtout, fait pendant à la petite figure rouge et grotesque qui se trouve juste derrière, sorte de gnome sanguin chaussé de tongs… Là, deux verres à pied (dont l’un, brisé, est réparé avec un sparadrap) remplis d’eau et retournés sur une assiette, pourrait convoquer les attributs d’une martyre célèbre, et enfin, ce crucifix en bois très kitch bardé de piles Duracell (celles qui durent plus longtemps) ready-made cynique indiquant une façon artificielle et efficace de prolonger la souffrance ou de la guérir.

Composée de ces petits riens mis en réseau, où se démultiplient les significations par autant d’éclosions, de greffes, de sutures, de rejets…, cette installation semble, finalement, non pas tant se rapporter aux « troubles respiratoires dont on peut souffrir en montagne », encore moins servir à alerter sur la situation de « l’écosystème malade du Népal », que dresser, par des allures brinquebalantes et  savamment rafistolées, un état des lieux critique d’une esthétique, celle où les flux d’images tissent un grand corps ouvert et transparent, un corps d’hier (des Andes) traversé par les symptômes d’une décadence.

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1 – Honoré d’O - Catalogue de l’exposition All the détails extended, en fractures recomposées , Le Collège Editions, FRACCA & MUHKA, 2003.

2 – Lire ici un article sur l’exposition Dominique Gonzales-Foerster qui se tient à la Tate Modern Galery

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pop 03/11/2008 09:39

C'était peut-être cette expo qu'une amie avait fréquenté pendant le montage en étudiante, il avait commandé pas mal de vitrine de plexi pour enfermer sur les socles les objets délicats et finalement au cour du montage ça se transformait et la plus part des objets migraient en rhizomes en dehors des vitrines comme une agitation interne impossoble à réfreiner. Et c'est ce que j'avais constaté moi en 2004 à Venise, un cahos maintenu en cohérence par une sorte de pression interne totalement belge. Une façon d'aborder les choses.