L’aire de rien

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(Jean-Michel Alberola)
 
"Dans le musée, de ternes tableaux de chasse et de batailles, de sinistres natures mortes et autres sempiternelles descentes de croix et mises au tombeau pathétiques. Ces murs défraîchis auraient grand besoin d’un bon coup de peinture." Eric Chevillard, L'autofictif 362
 

Les terrains vagues de Jean-Michel Alberola dessinent leurs frontières dès ses premières peintures, lorsqu’il explorait, aux marges de la Figuration Libre (ce terme étant déjà suspect à mon sens), ses Souks colorés, peintures constituées de panneaux accolés (tels de faux paravents décoratifs); le vocabulaire graphique utilisé à cette époque ne relevait pourtant pas tant d’un folklore méditerranéen que d’une référence implicite aux motifs Matissiens qu’aux bas reliefs baroques d’un Frank Stella. Les limites du territoire étaient déjà faussées, déplacées, entre souvenirs perdus et culture savante du geste.

Le second terrain vague fût celui des mythologies et, particulièrement, celles développées par les peintres de la Renaissance Italienne, bientôt adossés à une certaine idée de l’Afrique. Il fallait du cran ou du culot pour assumer ce grand écart, sur un terrain déjà labouré par la Modernité, de la finesse aussi et bien entendu encore de la culture. J-M Alberola n’en manquait pas et les critiques d’art qui accompagnèrent son travail comprirent bien vite qu’un nouvel âge d’or de la pictura loquens pouvait enfin revoir le jour. La vielle Europe revisitait encore une fois son héritage.

Jean-Michel peignait toujours : de grandes et belles compositions.  Mais - quelle mouche l’avait piqué ?-, il décida d’en changer les règles de visibilité, en accrochant ses peintures hors de portée du regard, promettant de les redescendre à une hauteur acceptable, le jour où l’on serait enfin capable de regarder la peinture en face. Le temps a passé, l’artiste a continué à brasser les images, les genres et les supports, a poursuivi sa métamorphose et déplacé les frontières de ses territoires.

J’avais perdu de vue son travail, ne suivant que de loin le fil de ses déplacements. Le voici donc, depuis quelques temps, de retour. Mais les peintures ne sont pas redescendues des cimaises, ou si c’est le cas, les temps ont changé. Les nouveaux terrains de jeux sont moins picturaux, plus savants sans doute, mais emprunts d’un maniérisme forcé.  

Prenons pour exemple ce dessin au néon intitulé Luxe et dont la forme assez molle des lignes, qui circonscrivent cette figure fermée, évoque le profil maladroit d’un visage couronné ou d’une carte. Un improbable Benelux écrasé et amputé de son Bien (Bene), pour ne laisser rayonner que la lumière (Lux) bleue du serpentin comme celle de nombreux commerces. Certes on le devine, la fameuse critique de « la fin de la peinture » trouve ici un ultime écho assourdi dans cette royale désinvolture, un ultime soubresaut dans cette effigie décapitée et dérisoire. Mais, sommes toutes, l’allusion et la facilité ne prennent-elles pas le dessus. 

De même (j’aurais pu écrire deux mêmes, tout aussi bien) cette autre proposition écrite elle aussi avec des tubes de néon : « La question du pouvoir est la seule réponse », rappelant, à bon entendeur, les fameuses formules de Jean-Luc Godard (se souvenant des slogans de 68). La phrase dont une partie est éteinte, souligne par là le groupe de mot est la s (hélas), qui tout en traduisant une idée similaire et ironique de la perte des valeurs et des contradictions du langage (ou de l’état de la pensée politique) ne parvient pas cependant à déborder, à mon sens, les calembours Duchampiens. Et las en est fait !

Cet affadissement, que je veux croire volontaire, cette désillusion ou cette lassitude apparente se retrouvent dans les grands dessins monochromes peints à même le mur (comme ceux réalisés récemment pour le musée de Saint Etienne), sortes de logogrammes absorbant la mémoire des collages et des peintures Surréalistes, l’esthétique du Pop art (d’un Roy Lichtenstein devenu académique) ou, plus populaire, le dessin de presse politique qui fleurissait jadis dans les fanzines ou était bombé sur les murs. Représentation expurgées de toutes leurs hésitations et de leurs chairs : des ersatz.

J’attends, à la lisière de ces terrains vagues (en extension), que revienne le temps de la peinture, celle qui laissait sourdre, dans et sous les recouvrements de l’huile, autre chose qu’un geste glacé et sec et (l’air de rien) sacrément convenu.

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En complément on peut se rendre sur le site du MAM de St-Etienne et lire un autre article sur les pas perdus.

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