De traversées en dérives

Publié le par ap

« Mais les astres passés, la nuit au tiers venue,

Tout à coup Jupiter, l'assembleur de la nue,

Soulève une tempête et partout terre et mers

Sous un nuage noir, la nuit tombe des airs. »



Homère, l’Odyssée extrait du Chant XII,

(Traduction en vers par J.B.F Froment, Plon 1883-1884. Paris)



 


Au hasard des recherches on fait parfois de belles rencontres. C’est l’exemple de cette conception interactive (projet multimédia), mettant en scène des espaces visuels et sonores. Il s’agit d’un travail de recherche à l’ENSAD réalisé en 2005-2006 par Linda Suthiry Suk, intitulé « Odyssée, 3mn50 ».

Une caméra filme (en légère contre-plongée) depuis un véhicule qui roule, le jeu du soleil entre les câbles d’un pont suspendu. L’image sous exposée (ou enregistrée avec un filtre type « nuit américaine »)  fait donc la part belle aux nuages, laissant les autres éléments du paysage se détacher en ombres chinoises. Plus loin, une fois le pont passé, la caméra enregistre le filé latéral de la route, à l’abri de la vitre, avant de reprendre le fil, dans le sens de la marche du véhicule, d'une route de campagne. Il n’y a pas d’évènement visuel caractéristique dans le montage de ces trois longs plans, juste le constat d’un paysage qui défile et où dans lequel on avance. La bande son, par contre, évolue sensiblement, dès les premiers plans de la granulosité annonciatrice d’un orage qui se prépare (et roule), à la pluie libératrice.



Cette séquence est conçue comme une traversée du paysage, regard ordinaire du voyageur moderne qui, depuis son véhicule, semble prendre acte du déplacement et des métamorphoses sensibles qui animent l’espace urbain et l’espace rural.  Cette traversée, précise Linda Suthiry Suk, a comme point de départ ce pont où « trois corps, trois masses se confrontent : le passant, le pont et le fleuve. Trois mouvements qui se croisent et se superposent. Le pont perpendiculaire au fleuve et le passant, corps littéraire dérivant comme un fil en suspension au dessus d’eux, plongeant et respirant en eux. Ce passant invisible est l’incarnation d’un mouvement, celui de l’écriture, de la pensée, d’une mémoire. »



Le dispositif est en apparence simple, voire minimal. Pourtant, précise encore l’auteur, à partir de ce point inaugural « l’espace cinématographique se déploie dans sa temporalité, offre des ouvertures. Ce film délivre des bifurcations : il ouvre des cheminements vers une structure plus profonde, secrète qui se révèle au spectateur. »


 

En effet, lors du premier visionnage de la séquence des 3mm50, je n’avais pas remarqué que le curseur habituel (petite flèche) s’était métamorphosé (petite main) suggérant l’existence de liens invisibles. A la seconde lecture, puis à la troisième, j’ai donc pointé à l’envie, pour réveiller les images dormantes de la séquence initiale, appelant ainsi d’autres séquences rattachées à la structure principale : un homme qui marche devant un front de mer où glisse un navire, un sucre imbibé qui fond sur une table, l’écume agitée d’un torrent, la danse de télésièges balançant sur un ciel hivernal, un paysage crépusculaire noyé sous la pluie… Certains étant ponctués de petites phrases agissant comme des sous-titrages.




Ces petits films, indépendants en apparence de la séquence linéaire de la route, fragments épars d’une vision fugitive, tissent cependant des liens entre eux. « Chaque image peut être une ouverture vers une autre image, une autre perception, une autre écriture. Le temps est perçu dans sa masse, sa subjectivité, ses ellipses. Il met ainsi en parallèle plusieurs temps et questionne leur coexistence, leurs imbrications, leurs contradictions. »



Ce voyage de l’ordinaire, emmaillée de jalons de traverses, qui ralentissent et nous éloignent de l’axe tracé par la route initiale, pour y revenir par endroits, est aussi une transposition subtile du périple de l’Odyssée.

Embarqués dans ces câbles qui peuvent rappeler les cordages des voilures, dérivant dans un ciel où s’accumulent les nuées, laissant filer derrière soi la ville (Troie ?), les voyageurs que nous sommes, croyant choisir librement toutes ces routes, ne font pourtant qu’emprunter celles déjà imaginées par la réalisatrice de ce dispositif subtil : forces d’un destin qui nous échappe. Nos dérives sont, ou seraient, les échos de ses rèveries. Passants, nous glissons du passé au présent d'un imaginaire, dans les plis de ces mémoires croisées, en toute discrétion.

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Photogrammes extraits de  «Odyssée,3mn50», projet multimédia proposé par Linda Suthiry Suk (2004-2005).

Linda Suthiry Suk :  grand prix du 53ème Salon de Montrouge, 2008


Publié dans films

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ap 25/10/2008 23:29

Tous les récits ont leurs réserves de similitudes, mais chaque histoire est, en écho du monde, à réécrire toujours.

pop 25/10/2008 19:48

et moi qui commençais une histoire un peu semblable (moins l'hyperlien) pour notre histoire texte/image... on verra ça.