Incises pour Antonio López García

Publié le par ap

1957 - Cinq taches jaunes dans la diagonale du carré d’ombre. Cinq coings mûrs encore suspendus aux branches. Le poids des fruits et le duveteux des feuilles. L’attention soutenue du peintre dans cette lumière d’automne - ni trop forte, ni trop faible - inscrite dans la densité de la matière picturale, serrée et granuleuse, précise jusqu’à l’arête des nervures, à l’aspect à peine racornit du feuillage sous la première gelée, à l’entaille qui fend la peau et découvre la chair.

1960 - La lumière froide de ce début de printemps caresse au loin les reliefs d’une ville qui s’étend, par delà le verger et les corps de bâtiments de la ferme. Sur la terrasse au sol rose, replié dans un manteau de laine, une enfant a étalé le mobilier miniature d’une maison de poupée. Absorbée par son jeu, sait-elle qu’elle réinvente les gestes du monde qui, derrière le parapet de ciment gris, couve dans la plaine ?

1963 - Une pièce aux murs lavande délavée, comme celles que l'on trouve encore dans ces vieilles bâtisses familiales, dans les parties reculées des étages où personne ne va plus que rarement. Aux angles arrondis, le temps a passé sur la chaux : ça et là, des auréoles brunâtres, des archipels de salpêtre rongent la surface mate. Parfois y traînent, dans la pénombre, sous l’ange coupant des vieux miroirs, des fantômes que croisent, étonnés, les occupants des lieux pour peu que, poussant une porte à l'improviste, ils surprennent celle qui jadis occupa la chambre.

1965 – Un petit bouquet d’oeillets blancs, installé dans un verre de cuisine ordinaire, déposé sur l’éclat d’une nappe de coton ou de lin dépliée. Deux ou trois fleurs en fait, ramassées au jardin et posées là, dans ce récipient de fortune pour ne pas qu’elles flétrissent trop vite. Fragilité mousseuse des pétales, que la coupure brutale de la tige retranche au monde. Déjà la pénombre gagne dans le silence de la pièce. Le blanc s'éteint et la main qui poussera le bouton de l’interrupteur, lançant les feux d’un soleil électrique, n’y peut plus rien.

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