Les icônes imprimées de R.Cieslewicz

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“Une image – disait-il – est nue si elle n’est pas soutenue par un mot.” (…) L’oeil collé au monde, il vécut dans la passion des hommes, des mots et des images.»

François Barré, (extrait  de l’introduction d’une monographie sur Roman Cieslewicz, Ed. Delpire)1

 

C’est avec un réel plaisir que l’on avait pu découvrir2 (ou redécouvrir) les travaux de Roman Cieslewicz, exposés il y a quatre ans, à la Maison du Livre et de l’Affiche de Chaumont, lors de la 15ème édition du Festival International de l’Affiche et des Arts Graphiques.

Pour ma part, c’est dans les années 80 (donc tardivement) que j’avais croisé, pour la première fois, les images de ce graphiste d’origine polonaise, à travers les premières couvertures de Opus international ou la superbe maquette du catalogue Paris-Paris...

Si l’exposition de Chaumont présentait quelques uns de ses travaux anciens, ainsi que d’autres plus récents, elle révélait aussi et surtout, à travers le travail des maquettes de livres et de revues, d’autres réalisations moins connues et toutes aussi intéressantes. Les études intitulées « Les dieux ont soif » (1988), par exemple, combinant des coins de visages (dont des gueules cassées de la guerre de 14-18) à des fragments de reproductions de peintures, ou de photographies de paysages, étaient particulièrement éloquentes du mode de recherche et de l’invention graphique, simplement réalisés avec de la colle et des ciseaux. Troublantes par le principe de composition en oblique, le travail des césures et les sujets, elles déclinaient sans concession - barrées et tranchantes - la question complexe de la beauté et de l’insupportable, de la délicatesse sublime confrontée à l’effarante violence.

Ce qui était extrêmement sensible dans l’accrochage (réalisé par Amélie Gastaut - conservatrice à l’UCAD), c’était d’une part, et malgré la grande diversité des images (certaines sombres et fortement tramées, d’autres plus colorées) d’une part la lisibilité des caractéristiques de l’écriture graphique de cet artiste, liées à la façon de triturer le matériau, de le couper, de l’ouvrir en miroir, de jouer du décalage d’échelle, de l’absence, du dédoublement… et d’autre part la mise en évidence de la présence quasi obsédante des motifs du corps : visage, œil, main,… lesquels semblent constituer 90 pour cent des éléments du vocabulaire figuré.

Violence et humour alternent dans les compositions de Cieslewicz, mais c’est un humour souvent décalé, voire teinté de cynisme et de surréalisme, acide et cru, comme le sont d'ailleurs les couleurs ou les jeux de contrastes. L’oblique et la coupure dominent dans ses productions, altérant souvent l’image initiale sans pour autant la dénaturer, mais plutôt la métamorphoser ou la transfigurer.

 Ce qui m’avait surtout frappé, lors de cette exposition, c’était façon dont le regard  pouvait s’engloutir dans cette forêt de points (sensation d’autant plus évidente devant les grandes affiches) jusqu’à en oublier un instant le motif représenté. Les trames d’impressions croisées, dilatées, entrelacées parfois, y fonctionnent en effet comme un tissu, une dentelle ou une peau. Derme poreux des surfaces, produit par l’agrandissement des tramages, créant cette sorte de lèpre, de distorsion physique et mécanique des objets reproduits. Amplifiées, ces zones de points, ces masses perforées, deviennent une texture, un paysage d’où naissent et surgissent d’autres images.

Ce choix d’éprouver les processus, autant que l’image, est apparu assez tôt me semble-t-il dans le travail de Cieslewicz. Si les premières affiches pour le théâtre de Varsovie (1957-1959) sont encore marquées par une tradition du dessin, propre à l’école polonaise, on remarque cependant très vite (vers 1961) l’introduction de la photographie comme matériau privilégié. L’utilisation du photomontage, hérité des avant-gardes russes et du dadaïsme combiné aux jeux d’aplats noirs, correspond aussi sans doute à une réflexion  et une pratique inscrite dans une époque où les artistes interrogeaient le caractère mécanique de l’image ou fascinant des effets optiques (particulièrement ceux du pop art, des nouveaux réalistes, du op’art…etc). Les partis pris formels de Cieslewicz montrent à quel point il s’agit bien, dans cette démarche, d’une prise en compte des procédés de reproduction de l’imprimerie moderne (offset, plutôt que lithographie) en assumant pleinement les effets, jusqu’à la rupture du regard.

Fasciné par ce flot d’images que pouvait produire la société occidentale, Cieslewicz n’a cessé d'en prélever les signes les plus synthétiques, cherchant à produire - tout en restant méfiant et critique - des images qui pouvaient avoir valeur d’icônes contemporaines, certaines d’entre elles, on le mesure aujourd’hui, peuvent  largement y prétendre.

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(Une exposition de Roman Cieslewicz est prévue à partir du 24 septembre, à la Maison Européenne de la Photographie.)

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1 -  Roman Cieslewicz par François Barré (à paraître en octobre aux Editions Delpire)

2 -  Pour ceux qui comme moi, n’avait pas eu l’occasion de voir, il y a peu près une quinzaine d’année, la grande exposition personnelle qui lui était consacrée au Centre Georges Pompidou.

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