Ninfa moderna

Publié le par ap

J’ai déjà évoqué ici deux livres de Georges Didi-Huberman, L’Etoilement (sur Simon Hantaï) et Vénus Ouverte, pour leurs qualités d’écriture, d’analyse et d’érudition. En voici un troisième Ninfa Moderna1 (essai sur le drapé tombé) qui, lui aussi, est absolument remarquable.

Partant du motif de la nymphe, dont l’historien Aby Warburg  avait fait l’une des figures de survivance des formes de l’antiquitédans l’art occidental, sous l'identité générique de Ninfa, l’auteur en examine à la fois les déclinaisons et précise les séquences de son déclin, de sa lente glissade dans l’espace des tableaux de la Renaissance italienne. De la grâce flottante et parfois mélancolique, qui traverse les paysages des peintures de Botticelli ou de Ghirlandaio, jusqu’aux corps couchés, alanguis, abandonnés des compositions de Bellini et de Titien, la figure de cette nymphe (ou de ses différents avatars) pose simultanément la question de « son mouvement vers le sol, son écrasement au ralenti » et de « la lente dissociation de la nudité d’avec le tissu qui l’habillait d’abord » faisant ainsi du drapé le drap de la couche où elle repose. C’est à cet attribut textile défait, cet accessoire qui a chu, ce drapé tombé, que va s’intéresser particulièrement Didi-Huberman et cela dans ses différentes résurgences iconographiques.

L’auteur explorera ainsi les plis lisses et noueux des drapés convulsifs de la statuaire baroque romaine (et plus particulièrement de ses gisants) pointant les forces de métamorphose que contiennent les cadences des tissus. Il aborde la fonction de cette enveloppe qui accompagne  et  met en scène la chute des corps, les englobe et les confond, insistant encore davantage sur l’idée des plis de  ces corps enfouis, de corps réduits aux drapés.

C’est dans la logique de cette chute, de la décomposition, sinon de la dégradation de ce motif du drapé que Didi-Huberman, dans les chapitres suivants, remet d’abord en perspective le travail photographique d’un contemporain (Steve McQueen) au regard de quelques unes des photographies du début et du milieu du XXe siècle dont Moholy-Nagy, Germaine Krull ou Alain Fleischer, autant d’artistes qui avaient déjà, en leur temps, arpenté les rues et les caniveaux des villes. Cette mise au point faite, il revient sur l’importance historique d’une conception de la réactivation (consciente et inconsciente) du thème de Ninfa à travers la présence récurrente, obsédante d’un objet trivial, d’un haillon des rues, d’une loque repliée et humide : la serpillière des trottoirs parisiens. Le déclin du sujet antique, incarné par cet objet, touche ici au cloaque, aux ventres des villes et aux déplacements du regard par lesquels notre imaginaire moderne a construit l'un des fondements de ses questions esthétiques : l’informe du pli et le déchet élevés au rang de motifs sublimes…

Considérant ce lent déclin, cette chute et l'affaissement de ce motif des tissus, des plis ou de leurs équivalences graphiques et symboliques - jusqu’à leur états les plus vils,  (tel un leit-motiv), -, Georges Didi-Huberman se livre une fois encore à un réel travail de dépliage et de retournement  des attendus, autorisant du coup une vision transversale de la question de la modernité, aussi bien d’un point de vue littéraire, philosophique, anthropologique que plastique. Cette vision n’est pas radieuse puisqu’elle touche aux tréfonds, aux rebuts, à l’image misérable et parfois effroyable... en un mot à l’impur. Certes, cette voie n’est pas la seule qui puisse définir la question de la modernité, mais elle marque, dans sa décadence, à travers la présence du haillon des rues du déchet, de la fange, tout un pan de la conception des formes au XXe siècle.

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1 – Georges Didi-Huberman, Ninfa Moderna, Gallimard, 2002

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ap 31/08/2008 18:57














Non, il
n'évoque pas le travail photographique de Clérambault, mais s'intéressant
plutôt au drapé tombé, cela eut sans doute été déplacé pour les motifs portés
par ces femmes marocaines (que je trouve personnellement fascinantes). Chez Germaine
Krull, G.didi-Huberman s’attache d’ailleurs moins aux photographies de chorégraphie
ou de mode (plissés riches et soyeux des châles et des draperies) qu’à son
exploration des trottoirs de marchés et des clochards couchés sur le pavé
parisien, dans les années 28/29.
 

espace-holbein 31/08/2008 16:06

Ca a l'air effectivement tentant. Je viens de relire, à l'occasion de ces vacances, 'Ce que nous voyons, ce qui nous regarde' : on ressort grandis des lectures de G.Didi-Huberman (enfin, c'est la sensation que ça donne ;-)Evoque-t-il la figure de Clérambault ou est-ce hors sujet ?