Petites anatomies du désir

Publié le par ap

(Katy Couprie)

 

« Ce n'est pas la chair qui est réelle, c'est l'âme.»

Victor Hugo, Extrait de L'Homme qui rit


L’atelier est à l’étage. On y accède par une échelle de meunier (bleu cobalt) qui prend appui sur l’un des murs blancs d’une verrière, au centre de laquelle sont alignés, ce jour là, sur une table, des plans de tomates. A l’entrée un poêle en fonte, une table et des chaises, quelques peintures tendues, de grandes dimensions, retournées contre les murs, des cartons au sol. La pièce est claire, un mur entier est occupé par des rayonnages sur lesquels sont rangés livres et 33 tours. La quantité des disques m’impressionne. Je repère aussi, dans un coin, une étude de nu masculin en pied (à partir de la taille), abandonné, visiblement à en juger par l’état de la toile détendue du châssis qui baille sur la partie basse.

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Katy ouvre un carton posé dans un coin de l’atelier et commence à déballer ses peintures. Deux par deux, les toiles sont posées au sol, sur les papiers de soie qui leur servent d’emballage.

 

J’avais déjà croisé ces images sur son site, il y a quelques mois, mais j’étais curieux de les voir en vrai. L’ensemble est constitué d’une vingtaine de pièces : peintures, collages et photographies montées sur châssis : « Ce n’est pas très orthodoxe, remarque Katy, j’avais un peu peur que ça ne tienne pas… mais ça a bien vieilli. ».

Elle me tend un court texte qui accompagne cette série et que je lis : il est question de préparation et de saveurs culinaires. Les peintures, elles, ne sont pourtant pas aussi légères que le ton des mots, volontairement ironiques et décalés (mais peut-être ai-je mal lu ?).

« L’idée de travailler sur les lapins m’est venue un jour en revenant de la boucherie, il y avait un lapin emballé pour François, dans un sac, j’ai regardé à travers, en contre-jour… c’est venu comme ça. Il y a eu les photos et puis les peintures… J’avais déjà représenté de la viande, mais là j’ai eu envie de combiner les différents supports. »

Peindre de la viande ! De la bidoche bien rouge, tranchée, saignante, des morceaux de palettes ou d’épaules, ruisselant  sur un mètre carré. Numérotez vos abatis ! ou  : « Venez cueillir la fraise et l'amourette et boire du sang avant qu'il soit tout noir »  comme le chantait Boris Vian en 1954…

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De Katy Couprie, on connaît mieux, peut-être, le travail d’illustration : « cocotes perchées », (celui qui a ma préférence), petit livre contenant des dessins de poulettes déjantées en tout genre et un texte de Thierry Dedieu, façon exercice de styles de Raymond Queneau; Il y a aussi les imagiers réalisés avec Antonin Louchard (« Tout un monde », « Au jardin », « Tout un Louvre »). On y retrouve d’ailleurs une logique semblable qui consiste à télescoper les genres graphiques.

Toutes ces images qui, malgré leurs qualités plastiques indéniables, se tiennent en marge des questions qui habitent les objets que j’ai ici sous les yeux, dans l’atelier. Ce que je découvre sur les toiles, dans les cartons, relève d’abord de la seule peinture – y compris les photographies en noir et blanc -, ou plutôt, dans cette suite s’exprime la distance dépassée entre le sujet explicite et la façon de l’empoigner, de le prendre à bras le corps, de l’envisager sans défaillir, en un mot : « faire face ». Mais justement, ne devrais-je pas dire plutôt, une façon de se faire face, se défaire, se défaillir ?

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Je me penche sur la série des Lapins. Pas de ces petits lapins à poils doux qui pullulent dans les livres pour enfants, non ! Pas non plus de ceux qui, dans les tableaux de la Renaissance servent de figures allégoriques célébrant l’amour, le printemps,… mais bien de ces lapins dépecés que l’on trouve à l’étal des boucheries, ou sur le coin d’un billot, courbés, recroquevillés, puis enveloppés dans un paquet de papier, moulés dans une poche fripée et humide pour être emportés vers le ventre des cuisines. 

Cette suite nous montre cela : un chassé croisé entre le constat brutal de l’enveloppe contenant le cadavre et de son striptease. Chairs révélées peu à peu de cet emballage trivial dont la peau de papier, la poche fragile et transparente évoque, par endroits un linceul ou des bandelettes de momie. Corps déballés, déshabillés, mis à nus.

Des crucifiés, des cadavres? Cruauté ou crudité ? Cette séquence qui déplie et exhibe ces anatomies pourrait ne sembler que morbide ou obscène, ravivant et engloutissant notre animalité : le cru avant le cuit. Pourtant les morts remuent, se réveillent et s’agitent une dernière fois, car de cette danse macabre, on peut voir surgir aussi bien l’empoignade de lutteurs que celle des amants terribles. La chair, rose ou noire, de ces corps, touche au désir charnel ravageur qui balance entre Eros et Thanatos.

Étrange ballet, en réalité, que celui des corps à vif, de ces lapins dépouillés, de ces figures écorchées sans complaisance qui, avant de finir à la casserole, ont transité, ces jour là, par l’atelier de Katy.


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Avant de ressortir, je reste longuement devant une toile de grand format qui semble d’une autre nature. Les tonalités en sont assez sombres et la masse blanche centrale sur laquelle est collée un dessin laisse affleurer la sous-couche qui évoque la forme des morceaux de viande présents sur d’autres toiles. Les plis de la feuille marbrent le blanc produisant un effet de voile. A la craie noire, une figure est posée, d’un trait simple, mais repris, enfoui. De près je me rends compte que le dessin a été effectué des deux cotés de la feuille : recto-verso. Sur la partie basse, deux paires de mains jointes, énormes, (qui ont l'air de tenir quelque chose ?) et, plus haut, un petit visage brouillé par un autre, mis entre 
parenthèses entre d’autres mains encore... D’une écriture flottante, un texte noir, dédoublé en rouge, se mêle au torse (tronc) creux de la figure, où je crois y lire : « Par l’écorce vide », formule qui me fait me souvenir de ces deux vers de Ronsard :

« Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoûte à force,

Des Nymphes qui vivaient dessous la dure écorce.»

 

 


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On peut aussi découvrir (ou redécouvrir) l’univers de Katy Couprie en se promenant sur son site.

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