Pourquoi faire tant deTichý?

Publié le par ap

 
"Je n'existe pas ! Je suis un instrument. Un instrument de perception peut-être. Je ne crois en rien, ni en personne, même pas en moi-même."

Miroslav Tichý





En mars ou avril dernier, avant même que l’exposition organisée par le Centre Georges Pompidou n’ouvre ses portes, on parlait déjà de cet homme, dont le travail, pouvait-on lire, «sème la révolution avec son magnétisme de poète obnubilé par les femmes»*1. D’ailleurs, l’œuvre attire et fascine, les collectionneurs s’arrachent à prix d’or ses photographies, aux quatre coins du monde, donc tout va bien.

Il semblait donc inutile de rajouter ici ce qui a déjà été dit, écrit, diffusé à son propos : les éloges qui accompagnent les différentes manifestations (passées et à venir) témoignent effectivement d’un réel engouement pour la découverte récente de l’œuvre de Miroslav Tichý. Pourtant, dernièrement, à la lecture d’un billet et puis d’un second , sur un blog dont j’apprécie assez les propos de l’auteur pour lui accorder un certain crédit, j’ai été intéressé par l’idée de « fabrication de cette figure d’artiste ».

Je dois tout de suite préciser, pour être complètement honnête, que, contrairement à beaucoup de ces commentateurs, je n’ai pas été voir en vrai les travaux de « cet artiste hors norme, ou de ce météore »*,  comme beaucoup se plaisent à le décrire, faute de mots (ou faute de mieux) pour essayer de classer l’inclassable. Pour comprendre de qui et de quoi il retournait réellement, je me suis donc contenté de regarder les nombreuses images virtuelles diffusées sur la grande toile, de noter des bribes, piochées au hasard de mes lectures1, et du visionnement de quelques vidéos. J’ai aussi comme d’autres l’ont fait avant moi, relus les propos de l’artiste rapportés par son inventeur, Roman Buxbaum.

 


(1 - Les citations, insérées ici en couleur avec un (*) ont été prélevées sur différents sites ou blogs, mais ayant oublié  de noter sur le moment dans quel ordre, et étant donné que beaucoup d’entre-elles puisent à la même source, à quelques exceptions près, à savoir le site de la Fondation Tichy’Océan, j’ai choisi de ne pas systématiquement en citer l’auteur, mais plutôt de donner la source par des liens, en bas de l'article. Les citations en gris et en italique sont les propos de Miroslav Tychy, certaines d’ailleurs, dans une traduction approximative.)

 



Il y a deux façons de présenter le travail de Miroslav Tichý. Soit on parle du travail (par exemple des photographies et de ce qu’elles évoquent, au fil des pas perdus), soit on prépare l’éventuel regardeur à comprendre qu’il ne s’agit pas d’une œuvre ordinaire, en insistant sur le contexte de l’apparition soudaine de cet inconnu génial, dont on ne savait encore rien2 il y a quatre ou cinq ans.

 

(2 -  Je veux dire rien dans le milieu de l’art, car dans la petite ville de Kyjov où il vit depuis les années 1950 cet homme qui se promenait en photographiant les femmes était connu et identifié comme fou, comme on peut l’entendre dans le commentaire de la vidéo réalisée par Arte ou dans les propos de Baxbaum : « Les gens se moquaient toujours quand ils l'entendaient dire de lui-même qu'il était un artiste et qu'il se comparait aux grands maîtres de la Renaissance ou aux Modernes, ils le prenaient pour un fou, ils l'évitaient à cause de ses guenilles...»*)




Le centre Georges Pompidou qui présente actuellement son travail, semble donc avoir opté pour la seconde solution.  Ainsi donc, comme le note l’auteur des articles qui m’ont conduit à m’interroger à mon tour sur ce phénomène : « il ne s’agit pas uniquement d’une exposition des photographies […] mais plutôt de la mise en scène de la figure d’un artiste bien particulier. »*. Bien particulière, en effet, l’intention de cette exposition qui, à la suite de celles qui l’ont fait découvrir en 2004 à Séville puis en 2005 à Zurich, propose à son tour de célébrer Miroslav Tichý aujourd’hui âgé de plus de 80 ans, « personnage sauvage, replié sur lui-même, évitant tout contact avec la sphère artistique »*, et qui, bien que  « découvert sur le tard est en passe de devenir un des artistes tchèques les plus importants de la 2ème moitié du 20ème siècle.*», sans même l’avoir souhaité : une star malgré lui.

 


Mais, rendons à César, ou plutôt à Roman Buxbaum, la découverte – on dit aussi l’invention dans ce cas – de ce personnage et de son travail, qui confie : « Tout d'abord, j’ai été son voisin. Puis, j'ai été son élève et l'homme qui a fait un documentaire sur lui » et, pour être tout à fait complet, il convient aussi d’ajouter que  Roman Buxbaum, artiste et psychiatre est aussi collectionneur et responsable de la création de la Fondation qui accompagne la promotion de cette œuvre.


A l’origine apprend-t-on, l’homme est peintre : ses premiers travaux dans les années 50-60 sont inspirés par Picasso (la période néo-classique) et Matisse, dont il découvre les œuvres grâce à des revues et des catalogues d’art, aux cours de ses études. Les sujets représentés sont principalement des portraits et des figures. Sa production graphique est abondante (des centaines ou des milliers de dessins et quelques deux cents peintures, est-il précisé). Son style évolue dans les 70-80, la légèreté de la ligne fait place à un trait plus agité, saccadé, les couleurs s’obscurcissent. Le motif cependant est resté le même avec un côté plus caricatural. C’est à cette époque qu’il commence aussi à expérimenter d’autres supports et diverses techniques allant du volume sculpté à la hache à une grande variété de procédés d’impressions (linos, monotypes). Vraisemblablement, il cesse son activité de peinture vers la fin des années 70 3. C’est aussi à cette période qu’il commence à pratiquer la photographie. A la question qui lui est posée de savoir pour quelles raisons il a fait ce choix, Tichý répond : « Toutes les peintures étaient déjà faites, les dessins dessinés. Que pouvais-je faire? J'ai cherché un nouveau média.[...] la photographie m’a donné un nouvel éclairage (une illumination ?). C’était un monde nouveau. »*

 

(3 -  La quasi-totalité de ses travaux, hormis ceux qu’il a donnés ou détruits,  sont encore en sa possession, accumulés dans le désordre innommable de sa petite maison familiale. Recouvert sous d’épaisses couches de poussière, stocké en vrac, dort donc là un véritable trésor, dont on imagine sans peine que ses promoteurs ne manqueront pas de le distiller, dans les mois et années à venir...)





De ce personnage étrange et fascinant on peut lire, en divers endroits, qu’il a l’apparence « d’un va-nu-pieds barbu, d’un clochard hirsute vêtu d’un costume noir en lambeaux »*, ou (avec nuance) « d’un demi-clochard barbu et chevelu, sale »*, et encore (avec une pointe d’humour) il est assimilé à « un Diogène morave »*. Tichý, quant à lui, se définit tantôt comme « un samouraï »*, tantôt comme un Tarzan : « Les gens me demandent : Qui êtes vous Mr. Tichý ? Êtes-vous peintre, sculpteur ou écrivain? Je réponds : Savez-vous qui je suis? Je suis Tarzan à la retraite »* 4, formule choc qui, pour le moins, ne manquera pas d’interroger.

 

(4 – « Miroslav Tichý : Tarzan Retired » est le titre du documentaire réalisé par Roman Buxbaum)

 

On apprend aussi qu’il fait des photographies « sous cape, sous le manteau, à la dérobée »*, (et donc souvent à l’insu de ses modèles), « dans les rues, à la piscine, sur un terrain de sport, dans des boutiques, au milk-bar, à l’arrêt de bus, etc […] de sa petite ville de Kyjov… »*  Parfois même, le photographe n’hésite pas à s’embusquer « derrière des persiennes, les grillages… »*, ou encore, plus sobrement, à se poster devant l’écran de sa télévision.5

 

L’artiste explique en fait : «Je n'ai jamais rien fait que passer le temps. Lorsque je suis en ville, je dois absolument faire quelque chose, plutôt qu’une simple promenade. Alors j’appuie sur le déclencheur »*.

 

(5 – Pour ceux qui s’étonneraient du fait qu’un clochard puisse avoir la télévision, donc l’électricité (et l’eau pour développer ses photos), il faut préciser que la maison dans laquelle il vit est familiale et que Tichý (apprend-t-on encore de la part de Roman Buxbaum) avait une petite pension qui lui assurait son quotidien. Pour un Diogène le tonneau était donc relativement aménagé et plutôt moderne, à défaut d’être totalement confortable.)





Les sujets privilégiés (ou obsessionnels, tout dépend comment on voit les choses !) de Tichý sont essentiellement des femmes ou des jeunes filles, parfois des couples. Pendant à peu près vingt ans (entre 1970 et 90), l’homme a, quotidiennement, photographié une quantité impressionnante de ces figures féminines : « Je prenais deux ou trois rouleaux par jour. Cent photos par jour »*.6

 

(6 - soit, si l’on fait les comptes, 700000 clichés environ : de quoi en effet donner le tournis, même si, en moyenne, c’est trois fois moins que ce que peut réaliser un reporter ordinaire.)

Les femmes sont plutôt jeunes et jolies dans l’ensemble, mais l’homme n’est pas difficile, il prend ce qui se trouve sur son chemin, au gré de son inspiration : «… j’appuyais sur le déclencheur. Cela se faisait automatiquement, sans le moindre effort. Je n’étais qu’un observateur, mais j’avais l’œil.»*. Selon les circonstances et les lieux, elles sont vêtues ou dénudées, Parfois ce sont des groupes de personnes, allant par deux ou par trois. Jamais une foule, mais plutôt des sujets isolés. Parfois même, les clichés ne présentent que des fragments de ces corps : des dos, des seins moulés dans des maillots, des jambes…



 

 

A la lecture de ce portait rapide et forcément incomplet, certains seront tentés de dire, comme je l’ai lu, « qu’en somme, il s'agit ni plus ni moins d'un pervers qui photographie des femmes dans des situations banales, mais avec des yeux d'un obsédé sexuel qui vole ainsi des instants d’intimité ou d’égarements physiques […] à leur insu. »* ou que « s’il y a érotisme, c’est un érotisme de voyeur, car c’est tout de même parfois très libidineux, ou simplement lubrique »* mais que « c’est bien une oeuvre érotique, parce que l’artiste est fasciné par les femmes, […] mais ce n'est jamais d'une manière agressive, parce qu'il maintient la distance et le respect et on a toujours l'impression qu'il y a une admiration artistique pour la beauté (des femmes) »*, ou encore ce sont là « des images comme celles que prendrait un paparazzi, comme un voleur, mais le talent en plus »*.

 

Ceux qui préfèrent nuancer invoquent un « voyeurisme innocent, triste… »* voyant plutôt en lui « un chantre de la beauté féminine »*, et que, tout en convenant de « l’érotisme trouble qui se dégage des clichés »* voudront, en s’appuyant sur les propos souvent cités de Tichý, que cet érotisme latent n’est certes pas là son objectif premier : «Pour moi une femme est un motif. Rien d'autre ne m'intéresse »*. J’ai enfin  noté qu’il y avait même « une certaine tendresse chez ce vieux garçon chaste »*. Car notre clochard photographe « ne passe jamais pour un voyeur. Au contraire, même dans l'urgence de ces centaines de photos prises par jour à la dérobée […] elles restent imprégnées d'une grande douceur. C'est la recherche du temps perdu, de la féminité, telle qu'il la dessinait aux Beaux-Arts »*. Tichý conçoit les choses plus simplement : « Je suis un observateur. J'observe aussi scrupuleusement que possible. Ça se fait sans aucun effort de ma part."*





Car, qu’on se rassure, notre Tarzan « est d’abord un vieux sentimental, un pur Roméo »*. L’artiste, sur ce point, tient à mettre les choses au clair : « Je ne cours pas après les femmes. Même quand j’en vois une qui me plait - et même si j’avais  été tenté d'établir un contact avec elle - je me rends compte que je ne suis pas réellement intéressé. Au lieu de cela, je préfère lui tirer le portrait. L’érotisme n’est qu’un rêve, de toutes façons. »*.

 

Et puis, comme on l’explique savamment, cet amour pour la plastique des corps féminins lui serait surtout venu d’une frustration liée « à l’interdiction brutale par le régime Communiste de représenter des nus féminins à l’Académie des Beaux-Arts où il exerçait »*, aussi, ceci expliquant cela, Tichý « va passer sa vie à tenter de retrouver cette beauté classique,»* et finir par « sublimer les nanas de Kyjov dans leur quotidien.»*. Roman Buxbaum, dans le texte qu’il a rédigé en 2006, à la suite de son documentaire sur Tichý4, suggérait déjà cette hypothèse : «Tichý n'est pas plus voyeur que n'importe quel autre homme moyen. Il a certes choisi le thème du corps féminin pour son oeuvre, mais à ce moment-là, Matisse ou Modigliani seraient également des voyeurs, ou bien même encore plus quelqu'un comme Saudek. Son oeuvre a évidemment une composante érotique, mais celle-ci se situe essentiellement dans la tête de l'observateur plus que dans celle de Miroslav Tichý lorsqu'il prenait ses photos. Il faut regarder aussi comment il retravaillait certaines de ses photos, au stylo par exemple, il s'agit d'une intervention de l'artiste, une intervention d'inspiration académique qui habille et dissimule pudiquement ce qui lui semblait trop dévoilé. » *





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(*)

 

Vidéos sur YouTube et Daily Motion : Worldstar Trailer lg - Miroslav Tichy - Tarzan in Pension - M.Tichý - starý mládenec - Miroslav Tichý - IA 24.06.08 : Pompidou - Tichy


Sites et blogs consultés : http://www.paris-art.com -

http://lespasperdus.blogspot.com/2008/07/miroslav-tichy.html - http://www.linternaute.com -
http://avfp.blogspot.com/2008/06/miroslav-tich-au-centre-pompidou.html - http://lunettesrouges.blog.lemonde.fr - http://lhivic.org/atelier/?p=100 - http://culture.france3.fr - http://agenda.germainpire.info - http://www.ladepeche.fr - http://www.laboiteasorties.com - http://www.radio.cz/fr/article/105486 - http://espace-holbein.over-blog.org - http://www.centrepompidou.fr - http://www.liberation.fr - http://www.tichyocean.ch/ - etc…

 

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