Annotations en marge #3 (sur Max Ernst)

Publié le par ap

 

[Ces annotations prises en marge de l'étude sur "Les hommes n'en sauront rien" n'auraient pas dû être publiées ici. Elles sont assez décousues et relèvent plus de l'intuition ou de la rencontre fortuite d'images que de l'analyse. Ce sont des bribes et il convient de les considérer plutôt comme des pistes de travail : des rendez-vous.]


Note 3 – frappée de cécité

"Pauvre énigme. Il suffit pourtant d’observer les Pyramides pour comprendre comment elles furent bâties : en trois coups de truelle."

Eric Chevillard "l'autofictif", 26.06.08


Max Ernst, Sainte Cécile (ou le piano invisible) 1923

 

Encastrée, enchâssée, emboîtée, emmurée, voici comment Ernst revisite le sujet de Sainte Cécile. Cette figure ceinte de moellons tient du monument ou de la sépulture […] L’ensemble de la composition est installée dans un paysage, évoquant par ailleurs les ruines d’une cité antique. Sur la droite, notons la présence d’un oiseau (une colombe ?) s’élevant verticalement […]

La légende chrétienne indique que Sainte Cécile est une vierge qui, mariée de force, continua à respecter son vœu de virginité (cf. Rêve d'une jeune fille qui voulu entrer au Carmel). Le carcan de pierre qui épouse la figure - une carapace - pourrait donc être une transposition de la double idée de contrainte (enfermement) et de chasteté (protection) : Sainte Cécile emmurée (cloîtrée) dans ses principes?

Cependant ce manteau de pierre n’est pas totalement fermé (ou plutôt, vu comme en coupe), laissant libre les bras et un pied (chaussé d’une chaussure à talon aiguille). Le visage, par contre, n’est qu’en partie découvert et le profil de la femme est donc masqué – on se souviendra que Cécile, du latin caecus, signifie d’ailleurs aveugle –.


Max Ernst, Guillaume Perrier (17e), Arnould Vuez (18e), Anonyme (18e)

 

La comparaison de certains détails : position des mains (chez Ernst elles sont accolées comme des ailes d’oiseaux et pianotent dans le vide : touches invisibles)  avec d’autres peintures (ici du 17e et 18e) confirme que le motif retenu est bien celui de Sainte Cécile (patronne des musiciens.) jouant de l’orgue (thème plus courant que celui de la viole). C’est donc la vision mystique qui est retenue par Max Ernst – et je le soupçonne ici de vouloir insister sur l'aveuglement béat de la Sainte - au dépend de la fin tragique (décapitée ou égorgée selon les versions).


Stefano Maderno, Sainte Cécile, 1600 (Rome)

[...] 


Dans plusieurs versions Sainte Cécile jouant de l’orgue, accompagnée par des anges, est représentée dans un intérieur. Dans cette version de Paul Delaroche (1836) - ou celle-ci), l’orgue miniature, tenu par un ange autorise une version de la scène en extérieur.

[…]

La transformation ou l’habillage inattendu de la sainte, réalisée par Ernst peut aussi être mis en relation avec la sentence du Préfet romain Almachius (lors du jugement de celle-ci): « Je ne sais où tu as perdu l’usage de tes yeux : car les dieux dont tu parles, nous ne voyons en eux que des pierres. Palpe-les plutôt, et au toucher apprends ce que tu ne peux voir avec ta vue. », formule qui ne pouvait que séduire un surréaliste.


 

Si l’on prête attention à l’appareillage de pierre qui recouvre la figure, on remarquera que y est disposé un ensemble de « pointes » reliées par des « fils » qui dessinent des figures géométriques. On retrouvera non seulement une certaine analogie de ce motif dans les ciels de plusieurs tableaux de Ernst (sorte de constellations ?), mais aussi et surtout dans le dispositif des ombres projetées dans Les hommes n’en sauront rien.  (Enfin (et je n’ai là-dessus aucune explication logique) ces motifs font encore penser à certaines détails de constructions cyclopéennes comme celles de Baalbek (Liban), etc …)


 

Comme à chaque fois, chez Ernst, les éléments réunis (graphiques ou littéraires) semblent provenir de différentes sources (procédé du collage, ou du télescopage) :  ainsi ce qui ne parait être que la reprise de l’histoire d’une martyre chrétienne pétrifiée, pourrait tout aussi bien évoquer la figure d’Antigone dans la mythologie grecque : « Et voici qu’il me mène, prise aux mains, sans mariage, sans noces, privée de ma part d’épouse et de mère, privée de mes amis, je descends vivante, pauvre créature, aux cavernes des morts. » (Sophocle).

Ceci étant, je n'ai pas trouvé de représentations (autres que théâtrales) de l’épisode où Antigone, pour avoir tenu tête à Créon, fut emmurée vivante [...], celles où elle figure sont le plus souvent associées à son père, Œdipe.

[...]

Publié dans peinture

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morvan 23/07/2010 14:01



passionnants, les associations qui sont faites au fur et à mesure et qui donnent envie de découvrir encore et encore