Les simulacres de Max (Ernst)

Publié le par ap

3 – Etoiles dans la toile


 

"Il faut vivre avec ses toiles. Non les conserver mais les mettre à l'épreuve du temps."

 Max Ernst

 

On vient de le voir, le principe de construction de l’univers de Max Ernst, tout au moins dans cette première période de son travail, est marqué par ces jeux de télescopages, liés d’un côté aux matériaux (photographie, gravure) et de l’autre au brassage d’un nombre considérable de références iconographiques. Ceux-ci s’inscrivent dans un registre à la fois crédible par le mode d’assemblage – montage qui tient plus de la greffe chirurgicale que de l’assemblage grossier ou volontairement grotesque des autres artistes dadaïstes (Hausmann, Haertfield…) - et improbable pour le sujet représenté, telles ces figures chimériques flottant, ou traversant un monde reconnaissable.

C’est cet entre-deux qui fait que l’on rapproche souvent ce travail d’un univers onirique, où les figurent et les espaces s’hybrident par glissements discrets, comme ici, la forme d’un motif de dentelle devenant tout à la fois masque, papillon ou organes pouvait être aussi bien un déguisement de carnaval.



Max Ernst, Au-dessus des nuages marche la minuit, 1920


Cet aspect merveilleux ou fantastique hante l’histoire des représentations dans quasiment toutes les civilisations : hybrides, chimères, monstres, dragons, gargouilles, dieux à tête d’animaux,...sans oublier les anges.
Mieux, personne ne s’étonnait, à la Renaissance, de voir surgir de l’eau en équilibre sur une conque géante (comme on n’en fait plus !) la déesse de l’amour, ni de voir s’élever, dans les nuées, une simple mortelle…

Max Ernst, La puberté proche, 1919


On peut aussi remarquer que, dans Les hommes n’en sauront rien, la figure symétrique (les deux paires de jambes) n’est pas sans rappeler (par sa construction) celle du fameux Couronnement de la Vierge de Enguerrand Quarton, où la figure dédoublée (le Père et le Fils) - en écho aux ailes déployées d’une colombe -, vient déposer la couronne sur la tête de Marie en pleine ascension.

De même en ce qui concerne la construction symbolique, celle-ci peut être rapprochée, par exemple, de celle de La Madone du retable San Zaccaria, de Giovanni Bellini, où, au plafond de la voûte (sous laquelle la siègent la Vierge et le Christ enfant, est suspendu un oeuf… L’alignement entre suspension (oeuf) et assise (figures sacrées trônant) étant très proche de la composition du tableau qui nous occupe.

On pourrait ainsi penser que c’est autant du point de vue formel que du côté des mythes et légendes (comme un matériau de récits possibles) re-brassés, que se tourne Ernst, pour bâtir le dispositif de cette peinture.



Il faut cependant préciser un point qui appartient précisément au mode de construction du réseau de lignes et de disques, qui constituent le motif de l’arrière plan et que Max Ernst rapproche, à propos du croissant jaune, d’un parachute.

Pour cela, revenons un instant à Ptolémée et aux instruments de mesure qu’il utilisait. Comme on peut le voir sur une miniature (ci-dessous, à gauche) il s’agissait entre autres, d’un compas et d’un quadrant (un quart de cercle ou rapporteur muni d’un fil à plomb et d’un système de visée alidade). Ces deux outils permettaient de reporter sur une sphère, puis sur un plan, l’emplacement des astres observés en traçant les angles de visée. Par ailleurs, (image du centre) c’est par un ensemble de rayons (solaires et lunaires) qu’étaient signalées les différentes phases lunaires, suivant le modèle qu’il avait établit. On peut donc comprendre que ce jeu de lignes puisse s’apparenter (à l’envers) à la forme d’un parachute.



 

Dans la peinture de Max Ernst, les lignes qui sont déssinées empruntent donc à ce faisceau mais, de façon étrange, seules deux d’entre elles sont tirées à partir des pointes du croissant (parachute), tandis que les autres semblent plutôt s’inspirer de la structure du schéma de Ptolémée.


Max Ernst, Les hommes n’en sauront rien, 1923

 

Si l’on oublie donc un moment le "croissant" et que l’on projette la structure du tableau de Ernst en perspective on obtient donc ceci :

 

On s’aperçoit que Max Ernst a utilisé deux logiques différentes pour effectuer le tracé de lignes (ici séparées en noir et en rouge). Les noires se croisent en partant du "soleil" et passent par les côtés des différents cercles, pour donner naissance aux formes que l’on a identifié plus haut comme des sortes de "pyramides", tandis que les lignes rouges, qui ne se croisent pas, mais passant aussi par les côtés de ces mêmes cercles, correspondent aux "zones d’ombres" qui sont présentes sur ces "pyramides".

Par contre, en tentant d’élever, à partir des cercles tracés dans le plan, des solides, on obtient des cônes…

 

ce qui, on en conviendra, est assez particulier pour figurer des planètes, objets que Ptolémée lui-même avait représenté par des sphères.


Juste de Gand, Ptolémée – Gravure  du 17e présentant la mappemonde de l’univers selon Ptolémée

 

Aussi, il va de soi que, dans ce cas de figure (ci-dessous), aucune des ombres ici projetées sur un plan ne devrait avoir une raison d’être. Autrement dit, la composition de Max Ernst est totalement invraisemblable.



 

Finalement, une fois de plus, jouant sur de fausses propositions, Ernst combine et s’arrange avec les apparences, préférant nous laisser croire que ces triangles qui se détachent sur la nuit sont des figures, alors qu’elles ne sont rien d’autre qu’un leurre, habilement mis en scène.

La main posée sur l’un de ces pseudo-disques ("la Terre") participant pleinement à ce tour de passe-passe, comme le ferait la main d’un escamoteur en jouant avec des godets…


Max Ernst, La lune et le soleil, 1960

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espace-holbein 29/06/2008 14:01

«On peut aussi remarquer que, dans Les hommes n’en sauront rien, la figure symétrique (les deux paires de jambes) n’est pas sans rappeler (par sa construction) celle du fameux Couronnement de la Vierge de Enguerrand Quarton, où la figure dédoublée (le Père et le Fils) - en écho aux ailes déployées d’une colombe -, vient déposer la couronne sur la tête de Marie en pleine ascension.»Effectivement, la symétrie c’est la perfection de Dieu