Les simulacres de Max (Ernst)

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2 - La lune, allé retour


 

« La lune mesure le Temps. Les rythmes lunaires marquent toujours une "création" (les nouvelles lunes), suivie d'une "croissance" (la pleine lune), d'une décroissance et d'une "mort" (les trois nuits sans lune). C'est très probablement l'image de cette éternelle naissance et mort de la lune qui a aidé à cristalliser les intuitions des premiers hommes sur la périodicité de la vie et de la mort et a dégagé par la suite le mythe de la création et de la destruction périodiques du monde… »

Mircéa Eliade (Images et Symboles)


Découpes, fragmentations et assemblages sont on le sait assez fréquents chez Max Ernst, ces procédés constituent même l’essentiel de sa production d’images de l’époque. Par contre, c’est à partir de  l’automne 1921 qu’il entame les premières reconversions de certains de ses collages en peinture. Werner Spies a parfaitement montré (et démonté), dans son ouvrage « Les collages : inventaire et contradiction », les différents enjeux de ce dispositif initial  comme moteur de l’imaginaire et surtout l’importance du passage à la peinture qui, souligne-t-il, n’est pas qu’une simple transposition (agrandissement), mais plutôt une réinterprétation quasi complète des collages.


Max Ernst, La femme 100 têtes, 1929

 

Pour le tableau qui nous occupe, il n’existe cependant pas de traces préalables directes permettant de suivre cette évolution, cette métamorphose, comme c’est le cas, par exemple, pour L’Eléphant Célèbes ou Oedipus Rex… L’espace proposé en est d’ailleurs assez différent, surtout si l’on considère la présence d’un double mode de représentation (abstrait et figuratif). Par ailleurs, est c’est sans doute important à souligner, c’est la seconde fois1, à ma connaissance, que le motif stellaire (constellations géométrisées) est présent en peinture chez l’artiste.

La présence de la lune, sous forme d’un croissant, mais aussi dans les motifs circulaires du second plan, est donc suffisamment importante pour qu’elle attire notre attention. « Le soleil « divisé en deux pour mieux tourner », « La lune parcourt à toute vitesse ses phases et éclipses.» et « La main cache la terre. Par ce mouvement la terre prend l’importance d’un sexe »).

Mais revenons un instant, précisément, sur la présence de cette main superposée sur l’un des cercles qui se trouvent sur la figure triangulaire centrale.

Si l’on s’en tient aux propos de Ernst, cette main cache la terre laquelle peut être associée à un sexe, La figure de Gaïa, personnification de la Terre, dans la cosmogonie d'Hésiode, serait pertinente puisque l’on sait que c’est celle qui a engendré les races divines et les monstres. Pourtant l’image qui nous vient d’abord, par ce jeu d’analogie d’une main qui cache un sexe, c’est bien davantage l’évocation de la Vénus Pudique que de celle de la Terre.

 

Cette main, pourvue d’une attelle, maintenue dans un jeu de fils qui se tendent sur l’arc du croissant de lune, évoque encore celle d’un archer et, du coup, c’est aussi à Diane que l’on pense, autant pour l’arc que pour la lune qu’elle arborait dans les cheveux.

 


Diane (ou Artémis), cette déesse qui ne se laissait pas voir nue d’un mortel, et dont Actéon fit les frais pour l’avoir aperçue au bain. Cette main suspendue dans le triangle d’un jeu de lignes tendues, passant par les pointes  du croissant, masquant en partie un cercle (une cible), aurait donc de bonnes raisons pour figurer celle de la déesse chasseresse à l’arc d’or, selon Homère.

Et puis, comme les figures lunaires ne manquent pas dans les récits mythologiques, on pense encore par exemple à Séléné, déesse de la lune, amoureuse du beau berger Endymion, endormi pour l'éternité dans une grotte, et qu’à chacun de ses passages dans le ciel elle venait caresser de ses rayons d'argent.


« Séléné et Endymion » détails de Sir Edward Poynter  et  de Ubaldo Gandolfi 

 

 

 

Pourtant, la phrase de Ernst insiste : « La main cache la terre ». Il faut donc se résigner, abandonner les mythes et redescendre sur le plancher objectif : revenir sur terre…

Enfin presque, car il faut considérer qu’il s’agit là d’une terre sexuée et que cette main veut soustraire aux regards. Ou peut-être, après tout, s’agirait-il plutôt là d’un sexe terrestre qui cherche à se dissimuler. L’Eve fautive serait en ce sens la figure idéale, l’image de l’accouplement trouvant ainsi une probable explication. A moins encore que ce ne soit la représentation de Marie de qui l’enfantement reste l’un des mystères de la conception : encore une chose pour laquelle les hommes resteront dans l’ignorance.


Détail du Missel de l'abbaye d'Anchin 16e s. (premier quart)

 


Revenons aux planètes qui gravitent dans le ciel de cette peinture et dont  les termes soleil, lune et terre sont d’ailleurs aussi présents dans le texte. Bon, d’abord il faut convenir que aucune des formes, désignées par Ernst ne ressemblent à des astres, ni par les couleurs, ni par les matières. A la limite, on peut croire à une sorte de schéma du système solaire, En effet, le Soleil « divisé en deux pour mieux tourner » serait donc situé au sommet de la composition, la Terre (cachée en partie sous la main) se trouverait donc en dessous, quant à la Lune qui « parcourt à toute vitesse ses phases et éclipses.» elle pourrait correspondre aux trois autres disques, disposés sur le cercle qui indique leur trajectoire.


Schéma des planètes dans le tableau de Ernst et trois détails de l’univers selon Ptolémée

 


Cette représentation de la carte du ciel est, comme on peut s’en rendre compte ci-dessus, plus proche de celle de Claude Ptolémée (géocentrique : la Terre est fixe et au centre de l’univers) que de celle de Nicolas Copernic (héliocentrique : Le soleil est au centre du système…), or c’est la seconde, comme chacun le sait, qui prévaut encore aujourd’hui.

Max Ernst, qui n’était pas sans ignorer que la première théorie, dépassée depuis des lustres, laquelle avait été, au XVIe siècle, l’objet de querelles violentes entre les croyants (modèle biblique) et les scientifiques (model objectif), n’a cependant pas hésité à planter son décor sur un territoire totalement irrationnel. Si l’on cherche à en comprendre la raison, une première explication en est assez simple. Ce choix ne relève pas de la croyance, on s’en doute, mais bien d’une volonté d’affirmer que l’esthétique surréaliste ne dépend pas du monde rationnel. Les dessins et les collages de max Ernst en sont d’ailleurs la preuve tangible puisque, puisant dans un matériau qui, le plus souvent renvoie à l’explication de phénomènes scientifiques, celui-ci les détourne au profit de récits fictifs, voire surnaturels, surréels.

 

On n’est pas loin non plus de certaines illustrations des Romans de Jules Verne et plus particulièrement celles du Roman Autour de la Lune, où l’auteur fait déclarer à l’un de ses personnages concernant justement la lune : « C'est la carte de la vie, très nettement tranchée en deux partie, l'une féminine, l'autre masculine […] Aux femmes, l'hémisphère de droite. Aux hommes, l'hémisphère de gauche ! […] Quelle division singulière de ces deux hémisphères de la Lune, unis l'un à l'autre comme l'homme et la femme, et formant cette sphère de vie emportée dans l'espace ! »


Illustration pour Autour de la Lune de Jules Verne, 1870

 


Placé sous le double signe de la lune, figure emblématique des divagations et des perturbations physiques ou psychiques, ce tableau emblématique est donc une sorte de manifeste, un blason si l’on veut, de la pensée surréaliste. Jouant sur deux registres, la magie et l’irrationnel, et l’ambiguïté « profane sacré », « lisible visible », sans lui-même être dupe, Max Ernst  peut donc avancer que les hommes n’en sauront rien.

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1 – Max Ernst, Au rendez-vous des amis, 1922

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