Les papiers de Francis Gury (2)

Publié le par ap

[Suite des observations, notes éparses – biffures - bifurcations]


Je ne peux m’empêcher de m’interroger sur la façon dont on passe du travail rugueux et résistant de la pierre - matériau que Francis Gury a longtemps travaillé - à celui plus souple de la feuille). ou comment le volume (la masse) qui se délite, peu à peu, finit par se déposer sur un rectangle (dans une fenêtre), et comment, et surtout, par quels cheminements (toutes choses qui sont en fait indicibles - je le sais bien !-), la bosse se déplie-t-elle vers le plan ?

Il est des sculptures de peintres que je comprends et dont je perçois simplement, par habitude, les liens étroits qui se nouent, soit par le geste, soit par la fonction de la lumière, soit par le caractère monumental ou fragile, entre ces deux modes d’expressions si différents –  Bref, (et je sens que je vais avoir tout le mal du monde à expliquer cela), si je n’ai aucun souci à passer des petites danseuse modelées de Degas à ses pastels (ou à ses monotypes), aucun mal non plus à relier les figures spectrales aux réseaux de lignes des dessins de Giacometti, pas davantage de difficulté chez Picasso, De Kooning ou Arp… et même chez Viallat, cependant, concernant les deux ou trois sculptures que j’ai pu entrevoir chez Francis (c'est évidemment trop peu),//quelque chose (me) manque pour que la transition que je devine, soit vaiment  lisible.. je n'arrive pas à trouver ces passerelles… Le mieux était encore de lui poser la question. Sa réponse fut simple et courte : « Trop fatiguant, trop lourd, maintenant… ». J’aurais pu le croire - et d’ailleurs je l’ai cru sur le moment, au point de m’en satisfaire -  mais (et  j’ignore pourquoi), j’ai, éprouvé aussitôt, le vague sentiment que cette réponse, trop raisonnable, ne répondait pas non plus à mon interrogation concernant les peintures sur papier...

(Souvenir d’une première visite, 11-07)

       je me souviens que, tout en regardant les peintures sur papier que Francis nous présentait (à Vincent et à moi-même), d’un œil  distrait, j’avais avisé, sur une table basse, entre deux piles de livres, une sorte de petit galet qui ressemblait vaguement (la comparaison est forcément grossière, j’en conviens d’avance) à un gros ocarina. Comme j’interrogeais Francis en soulevant l’objet il me répondit « C’est une pierre à eau ! Une pierre (que j’ai ?) creusée et dans laquelle il y a de l’eau… […] Ca se porte comme ça… », avait-il ajouté en prenant l’objet au creux de ses bras et se mettant à le bercer (comme on le ferait avec un nouveau né…). Je m’étais dit alors qu’il s’agissait  presque d’une sorte de fétiche ou d’idole… « C’est un objet un peu magique, une sculpture qu’on écoute…» avait il alors précisé en reposant la sculpture.

Observant alors les formes polies et les gravures creusées (gravées ?), près de la cicatrice, qui bouchait la sculpture, il m’était revenu en mémoire, l’image de ces poteries d’une tribu d’Amérique du Sud : récipients sphériques obturés par une pierre, couverts de signes tracés (sur la totalité du pourtour), lesquels étaient sensés « raconter » l’histoire détaillée du clan…Une autre idée m’avait traversée, plus confuse, concernant cette relation eau et pierre, assez inattendue : de l’eau comme âme de la pierre ou comme mémoire dormante?


 
[Réflexions tardives - interférences et cheminements incertains]

L’autre jour, alors que nous évoquions quelques notions de solides (en géométrie), Vincent, pour m’expliquer les différences de déformations (concave et convexe) d’un plan ….et les effets de pliures ou de déchirures, avait utilisé un prospectus publicitaire en le plaquant au fond d’un bol humide. lors d’une expérience en compagnie de V., l’image du vase (et des écritures) est soudain remontée à la surface apparue au fond du bol. J’ai repensé aux peintures sur papier de Francis (comme à une peau décollée des pots ?!)

Physiquement, la sculpture de Francis procède d’un retrait de matière, équarrissage et polissage, sa pratique de l’image le conduit à un mouvement inverse : dépôts, strates - comme un effet de vases communicants ? - 

[…]

(05-08 – seconde visite)


Sur la terrasse qui ouvre sur le jardin, des objets disposés ça et là (pas au hasard en fait) : retournée contre le mur de la maison, une plaque de cheminée en fonte (rouillée) dont la surface plisse comme l’écorce d’un arbre (ou, d’un autre point de vue : une sorte de vue aérienne d’un paysage désertique...), une empilement de brique, jantes de voiture, plaque de tôle... coiffé par un tas de bois et de cailloux (barbecue d’occasion ou sculpture ?) - la rouille ronge le métal (le teinte) contamine la surface, s’incruste dans les éraflures et biffures du support, comblant, soulignant, dessinant des sortes de pictogrammes.  

 
[…]

Une jonction se trouvait peut-être là, non à propos de cette céramique particulière, mais plutôt sur ce mode de couverture (composée de figures plus ou moins géométriques) peint à la surface de ces volumes - ou sur bon nombre d’objets mobiliers de plusieurs sociétés archaïques de part le monde – une écriture première -telle finalement celle couvrant encore les parois des abris sous roche, voire même les peintures rupestres ? - Une longue tradition de lignes tracées sur la pierre, la terre, les tissus ou le papyrus?.

[…]

- une mémoire des traces (mémoire des pierres) frottée (décalquée) éprouvée sur Arche  

Arche blanc et (de) pierre grise

« L’Arche c’est pour la résistance, J' y appuie, je frotte, je travaille par couches successives…dès fois je brûle… Il faut que ça tienne le coup ! »... Pensait-il aussi, en disant celà, à l'arche d'un pont ?

[…]

 

(Chez Francis G.), dans un coin du jardin, je remarque, posées contre un mur, deux dalles plates, striées de façon régulière… « Ho ça (il  désigne les deux plaques), c’est une idée comme ça, j’ai gravé la surface pour que la mousse s’incruste...mais ça ne vient pas bien vite!». Je repense à l’une des peintures sombres, marquée de bandes blanches, vue plus tôt dans la soirée. Les lignes échevelées jouant entre des bordures strictes (zip) sont en somme à l’image de cette mousse qui commence à peine à s’accrocher sur les sillons des deux plaques. Du coup, je me dis que la trace dessinée a pris de vitesse la sculpture.

[…]

Dans l’entrée : un tapis persan (afghan ?) aux motifs serrés, disposés par bandes horizontales régulières. ...sous mes pieds, je sens une bosse (comme quelque chose qui aurait glissé sous le tapis), par un réflexe imbécile, j’en retourne donc un coin pour découvrir en dessous qu' il y a un autre tapis, plus petit (et tout aussi beau). Ici, les strates de signes sont décidément partout.


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