Obsédant jaune*

Publié le par ap

« Un monde en jaune : le pont des volumes au-dessus, au-dessous des volumes, pour voir passer le bateau-mouche.

Le jeu de tonneau est une très belle « sculpture » d’adresse : Il faut enregistrer (photographiquement) 3 performances successives ; et ne pas préférer « toutes les pièces dans la grenouille » à « toutes les pièces dehors » ou (ni) surtout à une bonne moyenne.

- avoir l’apprenti dans le soleil -  [..]»

Marcel Duchamp in la Boîte de 1914

Les dents jaunes sont au rire ce que l’épine est à la rose. Si j’écris « un monde en jaune d'or ou dort », serait-ce forcer le trait ou l’attrait ? Sans idolâtrie, je me dis que tout est là dans cette formule inattendue, inouïe (in-entendue) de ce sacré Marcel… Qu’il me pardonne si j’entends de travers, mais je dois dire, à ma décharge (le plus naturellement possible), qu’il n’est pas tout blanc dans cette affaire, lui qui laissait peindre en rose ses lavis.

Bon, entendons nous, s’il ne s’agit pas de parler de la couleur du Mont Blanc ni de celle la Dent Jaune - qui, en 1878, s’appelait encore la Dent Rouge, un pic rocheux de la chaîne du Midi -, pas plus d’ailleurs que de l’Adam jeune, mal lavé, mal peigné, hirsute et primitif, qui devait succomber (pauvre primate mal léché : le traître !) aux tentations d’Eve, mais bien d’un "Monde en jaune", tout simplement, comme Marcel l'a écrit par ailleurs à propos du Grand verre : "un retard en verre".

C’est ça ! Un monde en jaune pour se retrancher du vert du paysage (artistique), se mettre au vert derrière de hautes baies vitrées, regarder le monde à l’envers du tableau.

En 1913, Marcel décide donc de devenir un jeune détaché de la palette, laissant croire (à tort ou à raison) qu’il ne souhaite plus vivre du commerce de sa peinture. Marcel remise ses pinceaux et ses toiles et entre comme bibliothécaire à Sainte-Geneviève, comme d’autres rentreraient dans les ordres. Il y classe et range les livres, en consulte aussi quelques uns, à l’occasion. Ce monde est (croit-on) sans danger, tout pèse et pose, dans les rayonnages et sur les tables, tout s’aligne et s’ordonne; la connaissance s’empile comme les livres aux pages jaunies, comme le papier de ces vieux grimoires sur lesquels sont penchés les rats de bibliothèque qui déchiffrent, attablés sous la lumière jaune des lampes et qui parcourent ces volumes dans l’ambiance feutrée et silencieuse (c’est à peine si l’on entend voler une mouche) de ces cathédrales de papier. La vie s’écoule à l’envers pour ces lecteurs assidus qui remontent le fleuve du temps et déchiffrent, à l’endroit et à l’envers, des pattes de mouches qui se confondent avec les taches de moisissure. Un monde des grimoires et des grimaces, où le jaune transperce, traverse les pages et les mots, prolifère sur les gravures comme ailleurs : un élevage de poussière….

Marcel serait-il devenu ce peintre défroqué qui a quitté les feux de la scène pour un monde livide, redevenant un jeune célibataire dans un lit vide, un peintre qui s’encroûte dans un fond de livres anciens? Quel est l’enjeu de cette retraite anticipée ou de cette prétendue chasteté picturale ? Ce vieillissement soudain et accéléré, ce vert du champ qui vire au jaune, ce passage du jeune homme triste plein d’entrain à ce vieux garçon rangé, apparaît comme une sorte de métamorphose, une mue.

Mais pourquoi ne voir dans ce jaune qu'un aspect insipide ou fade, cette couleur pouvant être lumineuse, éclatante ou solaire1. Après tout, des piles de livres aux piles de ponts, c’est aussi le flâneur qui passe et traverse sans souci. Le pont délivre en cela qu’il permet de franchir une dépression ou un obstacle en passant par-dessus. D’ailleurs « Faire le pont », comme l’indique cette expression familière apparue sous le Second Empire, indique bien qu’il s’agit de passer d’un jour férié à un autre en sautant une journée ouvrée, comme passer d’une rive à l’autre par le biais d’un pont. Il s’agit donc aussi bien de prendre quelque repos que d’établir une jonction entre deux choses, d'établir une passerelle par paresse. La bibliothèque, en ce sens, est donc bien plus qu’un refuge puisqu’elle permet, par le biais de ses ouvrages d’art, de passer  le temps tout en relisant, en reliant les choses, et d'y trouver parfois, la réponse aux questions que l'on se pose. "Le pont des volumes" : voilà donc le remède du peintre qui, sans croûte, va pouvoir continuer à passer au-dessus, à remonter la pente, à reprendre le dessus tout en regardant passer et voler les mouches2.

La réponse à ce pont que proposent les volumes (les sculpures) est tout naturellement donnée par la proposition suivante : « Le jeu du tonneau est une très belle sculpture d’adresse… ». Belle trouvaille qui ne fut pourtant jamais un vrai Ready-Made. Le jeu de tonneau (aussi appelé jeu du casse pot et plus tard de la grenouille) est l'un des jeux les plus vieux que l'on connaisse 3. Jeu d'adresse et de détente, pratiqué depuis l'antiquité, il était surtout considéré comme « le repos du guerrier ». Cette table de jeu, surmontée de cette grenouille, était donc digne, pour ce jeune artiste dilétante (gobeur de mouche pour l'avoir prise depuis son né nu phare), d’être élevée au rang de sculpture. Une sculpture grivoise, adressée à ceux qui « par trois performances successives (les gaillards !) » assuraient mieux qu’une « bonne moyenne », c'est-à-dire ceux qui, par simple habileté du geste, pouvaient se faire des coups en or à tout coups. Un monde en jaune, donc, sonnant et trébuchant, mais purement factuel. En d’autres termes, si certains pouvaient « se faire la grenouille » par des travaux « bateaux », Marcel en habile4 montreur de bi (ancêtre de la bicyclette) cococtant d’autres hypothèses, hypothéquait ainsi l’ère de jeu.

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* - L’auteur de cet article (déjà rédigé en 2007 mais augmenté ces jours-ci), précise qu’il n’y a aucune allusion avec la couleur du tract  précédent. Le seul point commun, si il fallait en trouver un, c'est que ni l'un ni l'autre ne sont vraiment à prendre au sérieux.

Affiche et logo du Tour de France 2007, intitulé "Le monde en jaune"
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1 - Avoir l’apprenti dans le soleil (1914), est-il inscrit sous le dessin de ce cycliste qui peine à gravir la corde raide sur fond d’une partition musicale. Il faut dire qu’à voir la pente il danse en solo … car, la pédale en pente l’affame. En réalité on peut déchiffrer autrement ce tour de roue en disant avoir (un seul) l’œil sur (dans) l’apprenti  cycliste qui, s’il ne monte pas ici en danseuse sa muse, y cale. Ceci étant, on remarquera aussi, dans le texte donné en citation, la proximité du tonneau et du soleil qui, indubitablement, fait penser à la fameuse réplique de Diogène à Alexandre Le Grand : « ôte toi de mon soleil ! »…

2 - « Bateau-mouche », voilà bien d’ailleurs un drôle de nom pour désigner ces omnibus fluviaux qui montent et descendent la Seine. « Un canular veut que le bateau-mouche doive son nom à un inventeur, Jean-Sébastien Mouche » lequel n'a en fait jamais existé nous indique-t-on de source sure (wikipedia). Il semblerait cependant que ce terme de mouche  provienne du quai de la Mouche, à Lyon, chantiers où aurait été fabriqué ce type de bateau. En effet, les premiers bateaux-omnibus ont été créés en 1862 à Lyon par Messieurs Plasson et Chaize pour desservir par voies fluviale des quartiers de cette ville avant que la ville de Paris à son tour, en 1867 n’en fasse à son tour usage. Cependant, une autre explication serait à chercher dans l’expression populaire (mouche – mouchard) qui désigne celui qui espionne et rapporte, en un mot celui qui trahit la confiance de ses proches. De ce félon, on dira précisément que c’est un jaune.

3 - Pratiqué en Grèce antique sous le nom de "casse pot", il se jouait avec des amphores dans lesquelles on lançait des cailloux plats. Les Romains, après avoir envahi la Grèce, l'importent et il fait « un tabac à Rome ». Les Vikings, après leurs expéditions en Méditerranée, ramènent le principe du jeu en Neustrie, notre Normandie actuelle. Mais, en cette province, le bon cidre était déjà stocké dans des tonneaux et non plus dans des amphores comme les vins méditerranéens, alors le jeu change de nom pour s'appeler "le jeu de Tonneau". Au 18° siècle, ce jeu,  appelé « pass-boules » ou « Jeu de grecque » puis « Jeu de la table à la grenouille », faisait partie des amusements offerts par les guinguettes des environs de Paris. Il a été immortalisé en chanson « La grenouille du jeu de tonneau » par Léon-Paul Fargue sur une musique d'Erik Satie tirée des Trois Mélodies de 1916. Le jeu de grenouille est joué à travers le monde, mais plus particulièrement en France et aussi en Amérique du Sud sous le nom de « Sapo » (le crapaud). Le principe du jeu est simple puisqu'il s'agit de lancer cinq ou dix palets d'une distance de trois mètres dans différents orifices qui composent le plateau. Dans la variante la plus récente ces orifices sont : une grenouille en fonte (à la gueule ouverte), un moulin, un but, une planche, une trappe ou encore l'un des 12 autres trous. Lorsque le joueur parvient à réaliser un tir gagnant, il encaisse alors respectivement, 2 000, 1000, 500, 200 points… En d’autres termes, celui qui lançait la pièce de plomb dans le bon trou (qui faisait gober des palets en plomb à la grenouille) remportait le pot.

4 – A l’habile bibliothécaire qui mêle l'ovaire au vert et la roue du tabouret à la rousse du cabaret.

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