Qu’elle s’étende au nez,… (1/ Sein doux)

Publié le par ap

« Litanie des saints :

Je crois qu’elle sent du bout des seins.

Tais-toi, tu sens du bout des seins.

Pourquoi sens-tu du bout des seins ?

Je veux sentir du bout des seins »

M.D. Rrose Sélavy – In littérature n°5

 

En Janvier 1947, dans un terrain vague de Los Angeles, était découvert le corps nu et mutilé, de Betty Short, une jeune actrice de vingt-deux ans. Ce meurtre ne fut jamais vraiment élucidé et donna lieu à de nombreuses spéculations, y compris et surtout romanesques… C’est l’histoire du Dahlia noir.


Vitrine de N.Y. décorée par Duchamp pour la sortie de la revue Arcane majeure, dirigiée par André Breton

En 1947, pour répondre à l’invitation de André Breton, qui souhaite réaliser la VIe Exposition internationale du surréalisme à Paris, Marcel Duchamp conçoit à la Galerie Maeght, rue de Téhéran, une mise en scène des œuvres. L’exposition se présentait comme une succession de plusieurs pièces que l’on devait traverser et qui contenaient ce que nous appellerions aujourd’hui des installations. L’une de ces pièces aménagée par Duchamp s’intitulait Salle de pluie et de dédale.

« Le visiteur devait se faufiler entre des rideaux de pluies multicolores, sans déranger des joueurs de billard installés au milieu de la salle, pour atteindre enfin les « autels » dressés en autant d'alvéoles octogonales— une douzaine en tout — et consacrés à des divinités aussi peu orthodoxes que le Tigre mondain, la Chevelure de Falmer, l'Héloderme, Jeanne Sabrenas, le Soigneur de Gravité ( partie restée secrète du Grand Verre de Duchamp), etc... »1

A l’occasion de cette exposition, Duchamp réalise aussi la couverture du catalogue. L’emboîtage pour l'édition de luxe est constitué d’un moulage de sein de femme posé sur un morceau de velours noir. A l’intérieur du coffret, une inscription cernée d’un liseré bleu, en forme de cartel, intime : « Prière de toucher ».

Ce sein postiche en caoutchouc mousse, que l’auteur invite à toucher, suppose bien évidement un geste licencieux. Mais Duchamp n’est pas dupe : une image plane, la photographie de ce sein, ne mériterait pas tant d’égard (un coup d’œil suffit !). L’objet par son volume autant que par son apparence mimétique (couleurs) ne peut qu’inviter, ne serait-ce que par soucis d’en vérifier la réelle nature, au contact physique. En d’autres termes, la prière s’avère superflue. Par contre la formule mérite un moment d’être examinée. Prière de toucher, s’oppose à l’habituelle injonction que l’on croise dans les musées, car d’habitude et surtout pour les sculptures (sauf lorsque celles-ci relèvent d’un rituel établi) c’est l’interdiction de toucher qui est de rigueur. Toucher, en ces circonstances, c’est, potentiellement, risquer d’abîmer l’œuvre exposée. Ici, comme le répètent à satiété les gardiens de musées, les parents respectables ou les enseignants consciencieux, « On ne  touche qu’avec les yeux ! » : mission impossible, pour comprendre pleinement la réalité d’un volume, sa texture, sa chaleur ou son grain. Ce sens de perception dont on nous prive, et qui permettraient pourtant de mieux voir et de comprendre une œuvre en trois dimensions est, à bien y réfléchir, assez scandaleux.

Si toucher c’est salir, l’invitation de Duchamp est à cet égard assez provocatrice : Salissez ce sein que je ne saurais voir ! (« Saillissez : pronounce Sally says »2). Couché sous la couverture du boîtier, cette réplique d’un sein ressemble en fait par analogie formelle à ces interrupteurs des années 40(en laiton ou en zinc avec base en porcelaine) ou, éventuellement, à ces sonnettes de vélo, que l’un comme l’autre il fallait bien toucher pour obtenir quelques lumières et prévenir, aux divers dangers de la voie publique.

 

 

« Toucher pour y voir clair », c’est aussi ce que font les aveugles3.

Plusieurs remarques glanées dans des ouvrages de référence font apparaître que l’origine probable ce sein postiche, première manifestation d’un retour tangible à la représentation de la figure, serait à mettre en relation avec un collage de Duchamp intitulé A la manière de Delvaux, collage qui donne à voir, lui aussi, un miroir ovale dans lequel se découpe4 la poitrine d’une femme. Contrairement à ce que j’ai pu lire ici ou là, l’image réalisée par Duchamp n’est pas un découpage d’une reproduction de Delvaux mais une photographie en noir et blanc. L’ensemble de la scène se présente dans un format circulaire (sorte d’oculus) qui est découpé dans feuille d’étain ;  celle-ci évoquant vaguement celle d’un drapeau au vent.


Delvaux, L’aurore – 1938 (ensemble et détail) - Duchamp, A la manière de Delvaux – 1942

L’image fut reproduite pour la première fois dans le catalogue « First Papers of Surréalism », en 1942, dans un une partie consacrée au thème du péché originel.

Certes, ce montage un peu précieux qui inclut un regard voyeur (comme si nous regardions à travers un œilleton ou un judas) renvoie par l’intermédiaire du miroir à une mise à nue réfléchie par le tain de la glace, occultant cependant, par le cadrage, la figure qui s’y reflète. Il y a donc un double jeu de mise à distance dans ce montage : d’un côté il y celle qui se mire dans la psyché et de l’autre celui ou celle qui regarde sans la voir ni sans être vu. Plus qu’un dispositif de fenêtres qui tronquent la vision, c’est une mise en abyme discrète de la question sans cesse posée par la peinture, celle de la représentation5. Bien entendu, l’œuvre de Duchamp est traversée par cette question, mais ici, la proposition ouvre la porte (si j’ose dire) à l’œuvre terminale de l’artiste, Etant donné… Tous les éléments du dispositif sont posés, du principe de l’orifice, au fragment du corps (sans compter le nœud blanc d’une robe de communiante ou de mariée).


Duchamp, A la manière de Delvaux – 1942

Revenons un instant sur le thème du péché originel et de la question du regard posé sur la nudité qui en résulte, de l’interdit à toucher au fruit défendu et de ce qui s’en suivit, de la découverte de l’impur et de leur chute de haut : Adam et Eve ( la dent, les lèvres ou « lait dans la bouche » pour reprendre la fameuse déclinaison de J-P Brisset) couple impudique se dissimulant sous la végétation.


Man Ray 1924  -  Marcel.Duchamp « Morceaux choisis, Cranach)1964

Il existe une photographie prise par Man Ray qui met en scène cet épisode en citant une peinture de Lucas Cranach. Duchamp, en personne, y pose en tenue d’Adam. C’est en s’appuyant sur cette image que Duchamp en réalisera, en 1964, une reprise, par un dessin au trait. Entre temps la Feuille de vigne femelle (…) allait venir confirmer, au moins par le titre, l’intérêt que l’artiste portait à ce sujet.

On peut s’en étonner, si l’on considère que ce sujet biblique est apparemment à mille lieux des préoccupations esthétiques que proposent les réalisions de Duchamp, on peut aussi convenir que c’est peut-être moins au sujet lui-même, qu’à ce que représentait cette période de la peinture, à savoir celle d’une époque éclairée, d’une peinture cultivée, bien différente, à ses yeux de celle de son temps, d’un âge d’or perdu (ou tout au moins oublié), d’un Paradis de la peinture d’avant la chute.


Hans Memling - Vanité

N’est-ce pas précisément ce qu’énonce cette phrase qui figure dans l’avertissement de la Boîte verte (sous titrée La mariée mise à nue par ses célibataires même) et qui rassemble des notes rédigées entre 1913 et 1915 : « Etant donnés (dans l’obscurité) 1° la chute d’eau, soit donnés 2° le gaz d’éclairage… », formule qui donnera le titre de son dernier opus.

Le retour à une forme plus figurative, comme l’emprunt fait à Delvaux ou le sein orphelin (« des seins » auraient sans doute été trop évidents pour signaler le dessein caché, que l’on ne saurait voir) ne sont en fin de compte qu’une autre forme, un autre versant de l’argumentaire.

Cette Prière de Toucher qui semble si graveleuse ne l’est donc pas vraiment. Cette réplique en mousse d’un fragment (d’un morceau de corps), pourrait bien contenir sa part de thanatos. Ce sein tranché, posé sur ce velours sombre aux bords déchiquetés, fait tout autant l’écho d’une figure  martyre (l’un de ceux de sainte Agathe ?), qu’aux ex-voto gallo-romains que les femmes immergeaient aux sources des rivières pour conjurer la maladie…

Ex-voto anatomique - Pompéi

Invitant peut-être, une fois encore, à échapper aux seules sensations rétiniennes (prière de loucher), cet artifice est bien plus qu’un gag : il est simultanément la matérialisation d’une manipulation et la reproduction allégorique du corps dépecé de la Mariée. Etant donné, œuvre révélée de façon posthume, neuf mois après la mort de Duchamp, contient peut-être l’apparente tentative d’un rapiéçage6

[...]

___

1 – Cité par François-Marc Gagnon dans « Le silence dans la peinture contemporaine », Théologiques, vol. 7, n° 2, automne 1999

2 – Extrait d’un télégramme envoyé par Duchamp pour le vernissage d’une exposition 1963

3 – On se souviendra de la revue éditée par Wood et Duchamp « The blind man » et des divers appareils stimulant l’optique que produisit l’artiste…

4 - Contrairement à ce que j’ai pu lire en plusieurs endroits, l’image réalisée par Duchamp n’est pas un découpage d’une reproduction de Delvaux, mais une photographie en noir et blanc. Il s’agit bien d’une citation mais qui procède d’une mise en scène et non d’un simple reproduction comme ce fut le cas pour la Joconde.

5 - Or c’est bien l’une des questions que pose au premier abord le tableau de Delvaux, le miroir réfléchissant ce détail de poitrine, placé plus bas que les femme-troncs, pourrait donc bien ne servir qu’à une femme cul jatte : l’aurore ici devenant  l’espace d’un regard l’horreur d’une vision désenchantée…. 

6 – En couture le terme de rapiéçage est aussi associé à celui de stoppage. Le mannequin présent dans Etant donné est constitué de fragments de peau de porc cousus entre eux.

Publié dans Réplique(s)

Commenter cet article

Marc Veyrat 21/11/2010 13:19



Bonjour,


Qui est l'auteur de ce "Allez vous faire peindre ailleurs" ?


Excellent !



espace-holbein 21/05/2008 18:35

Ces réflexions appellent un certain nombre de réactions ou plutôt d’images.Fatigué je suis donc j’ai du mal à rédiger.Prière de toucher. Toucher : un des cinq sens.  Duchamp en fait le tour. Voici le premier (le toucher). Le second «  A bruit secret » concernera évidemment l’ouïe.  L’odorat est cité dans l’article : « Litanie des saints :Je crois qu’elle sent du bout des seins.Tais-toi, tu sens du bout des seins.Pourquoi sens-tu du bout des seins ?Je veux sentir du bout des seins »   (M.D. Rrose Sélavy – In littérature n°5).Le goût (“With my tongue in my cheek” ?)Et la vue est celui qui est le plus sollicité (du point de vue positif ou négatif). "Etant donné…"La peinture rétinienne, etc.Autre chose : le rapport au miroir (bien vu), au regard,  donc concernant la vue du sein (dénudé). Une constante dans l’histoire de l’art.Détournement du regard, privation de la vue (“Etant donné (…)” ne sera visible que de manière posthume) et par un petit trou, par effraction.On est dans des constructions mettant en scène le regard. Voir les “Tuti li mundi” comme chez ou Goya  par exemple :http://espace-holbein.over-blog.org/archive-09-16-2007.html

ap 21/05/2008 21:55



En effet, il y aurait sans doute une piste à suivre dans ces cinq sens, en faisant (mais j’ai bien peur de manquer de temps et de rigueur) un inventaire plus précis
des matériaux utilisés pour ses œuvres qui non seulement déclinent le rapport à la perception mais aussi questionnent l’écart sans cesse recherché par rapport aux jeux d'apparences de la seule
peinture.


Par contre, je rebondis sur l’idée du toucher car, c’est vrai, je n’ai pas été ici au fond de mes pensées (ces articles sont plus des notes qu’autre chos et
les commentaires aident parfois à préciser un peu). L’invitation à toucher, me faisait aussi penser à cette exclamation « Noli me tangere », ne me touche pas, qui évoque aussi l’interdit et la
mise à distance entre vivants et revenants et qui, d'une certaine façon, se retrouve dans l’idée de ce sein en couverture d’un catalogue Surréaliste (le tangible sein qui recouvre « la beauté
convulsive » du sur-réalisme le désordre), ce qui, dans un autre registre convoque encore la fameuse boîte de Pandore, dont les promesses annoncées s’avèrent aussi être des désastres dès que l’on
en soulève le couvercle… Je ne parle bien évidement pas de Duchamp, mais de l’idée que l’on pouvait encore se faire des Surréalistes dans les années 40 : Si ça sent l’éros ça ne sent pas
forcément la rose… Ce sein n’est donc pas celui de Sainte Nitouche.


(en prime), voici une note que j’ai laissé de côté pour la publication d’un des articles et qui manque peut-être; je la livre brute dans ses coffrages : [C’est en
effet assez étonnant lorsque l’on y songe que ce peintre plutôt considéré comme le plus brillant de la famille ait laissé choir (le séchoir) la peinture pour se tourner plutôt vers le volume (la
sculpture), et pas n’importe lequel… Cette régression souhaitée aurait donc été une réponse en forme de boutade (vitriol en fait), à ses détracteurs, pensant que Duchamp poussait
décidément, à la roue, laissant penser qu’à partir de maintenant, il ne faudrait plus prendre du champ avec (au) sérieux. Certes, Duchamp n’avait pas encore inventé la
roue, mais qu’à cela ne tienne, puisque c’est ce qu’on lui reprochait, il pouvait le faire, et le fit dans délais, les décoiffant au poteau (hat rack) et semant ses embûches
(trébuchet) sur sa route.]


Pour l'article cité en lien, je vais passer le lire.