De la cave à la cage

Publié le par ap

Le Ready-made intitulé Porte-bouteilles faisait partie de l’une des deux « sculptures toutes faites » que Duchamp avait abandonné dans son atelier parisien, avant son départ pour les Etats-Unis. Choisi au rayon quincaillerie du BHV (Bazar - ou "bas art" ou "hasard" - de l’Hôtel de Ville) en 1914, l’objet original fut égaré par sa sœur Suzanne, qui s’était chargée du déménagement.

Un porte-bouteilles est, en réalité, une sorte d’armoire en fer où l’on range les bouteilles pour les conserver en cave. Ici, c’est donc plutôt d’un séchoir à bouteilles, ou d’un égouttoir (autrement nommé « hérisson de cave »), qu’il s’agit. Duchamp, quelques années plus tard, acceptera d’ailleurs aussi les termes Hérisson et Sèche bouteilles pour désigner l’objet en question.

Dans un entretien de 1965, donné à la RTBF1, Duchamp, revenant sur l’origine de ses premiers ready-mades, déclarait  avoir « un mal de chien à se rappeler comment, dans quelles conditions toutes ces choses-là s'étaient faites, et surtout que, au moment où elles avaient été élaborées, ces choses étaient venues pêle-mêle, sans ordre ». Le mot « pêle-mêle » éclaire assez bien, me semble-t-il, le processus créatif de l’artiste de cette époque (le désordre étant un principe dadaïste), mais on notera qu’il évoque aussi le titre du premier ready-made , Pelle à neige. Par ailleurs, comme je viens de le signaler, le titre de Porte-bouteilles est une sorte de pêle-mêle de la langue, une confusion (volontaire ou non), un amalgame qui, chez Duchamp, est assez courant. L’artiste qui parle avec sa langue dans sa joue (With my tongue in my cheek) ne mâche pourtant pas ses mots au point de les confondre : disons plutôt qu’il joue et se joue de la langue.

Le langage est un matériau ductile que Duchamp manipule avec une extrême précaution. Le choix des titres ou des petites phrases qui accompagnent les Ready-mades, l’importance accordée aux notes préparatoires du Grand Verre ou les différentes publications de ses textes, en sont les manifestations. C’est dans cette interférence, ce décalage et ce frottement entre les mots et les objets choisis, que se produit, singulièrement, une partie de l’œuvre. D’où ce sentiment fréquent, pour le spectateur, d’une sorte de déconvenue. Tous les registres sont utilisés à cette fin : la vraisemblance, la permutation, la substitution, l’amalgame, la contrepèterie… et j’en passe.

On écoute rarement ce que l’on voit, persuadé que ce qu’il faut comprendre ne se trouve que sous les yeux. Tout au moins, c’est ce que peut croire, en toute bonne foi, le regardeur habitué à prendre un nu pour nu, que celui-ci soit « descendant » ou « décent » (Nu décent dans l’escalier ?).

Si le mot Porte-bouteilles relève d’un contre sens volontaire, qui peut passer presque inaperçu, il satisfait davantage que le mot « fontaine » utilisé pour « urinoir ». C’est un trompe la vue autant qu’un trompe l’oreille. La question d’ailleurs ne devrait même pas se poser tant il est vrai aussi que l’objet est bien censé porter les bouteilles pour qu’elles sèchent.

Séchoir à bouteilles (Bottle Dryer), adopté en seconde instance par Duchamp pour désigner l’objet, serait donc une  sorte d’erratum apporté au titre, une façon de nuancer, de rectifier le tir, de corriger l’illusion d’optique. Ce serait pourtant sans compter sur la malice3 de l’artiste. La première sculpture étant portée disparue, c’est donc un nouveau modèle qu’il signe et baptise en 1920 sous ce titre, lors d’un séjour à Paris. Ne doit-on pas y voir un clin d’oeil à peine appuyé à celle qui était la nouvelle propriétaire du Grand-verre : Katherine Dreier4

Quant à Hérisson, outre le fait qu’il désigne dans la terminologie du fumiste (personne s’occupant de décrasser les conduits de cheminées) « une tige garnie tout à l'entour de lames de fer longues et un peu flexibles servant à ramoner à la corde les cheminées (trop étroites pour que le ramoneur puisse y monter) », le nom désignait anciennement « un morceau de bois servant à faire égoutter la vaisselle lavée », un égouttoir vertical et hérissé, conforme par sa fonction première, à l’objet choisi par Duchamp.

Que le choix ne soit pas aussi hasardeux que le prétend l’artiste ne fait aucun doute, surtout si l’on pense à la relation que l’on peut établir avec les motifs de la peinture Cubiste (verre et bouteilles) que Duchamp jugeait dépassée, mais il est plus probable que c’est toujours et encore du côté de la figure grivoise de la fameuse Mariée mise à nue qu’il faut se tourner, pour saisir le côté piquant de la chose.

Comment en effet ne pas voir les similitudes qui existent entre la forme de cet égouttoir en fer (enfer) galvanisé et celles des structures (en bois ou en fer) que portaient les femmes sous les robes à crinolines et autres robes-ballon. Cette invention vestimentaire, qui marqua la mode féminine, du milieu des années 1800 aux années 1900, porte le nom de cage ou de panier (d’où peut-être l’expression « mettre la main au panier » ?)

L’ordonnancement des anneaux fixés sur la structure évasée, qui permet de donner du volume à la jupe et que l’on retrouve sur le Porte-bouteilles, ne pouvait que séduire celui qui parlait de mettre à nu la Mariée, d’autant que, dans les nombreuses notes rédigées à cette époque, le corps de la Mariée est associé à des éléments mécaniques. Duchamp utilise notamment les termes de « cylindre-sexe » et ou de « guêpe » (mot utilisé dans l’expression « avoir une taille de guêpe », et qui vient de la coupe de la guêpière portée au-dessus de la robe à crinoline)

A la différence de la structure vestimentaire, le Porte-Bouteilles, plus rigide, est hérissé de tiges de fer, permettant la suspension des récipients. Le séchage, nécessitant que l’on introduise la bouteille par le goulot sur ces tiges, faisait dire aux apprentis cavistes qu’il fallait « les enfiler sur le bout, le cul en l’air ».

Cette idée triviale de la cage, avec os de sèche (ou de seiche5) passé au travers des barreaux, se trouve être, thermomètre à l’appui, une variante imagée de la formule figurant sous la Joconde affublée de barbe et de moustache… : « Si elle a froid aux cubes, Pourquoi ne pas éternuer ? », confiait le sourd (comme un) à l’aveugle qui n’avait pas vu le pot aux roses.

[...]

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1 – « Will Go Underground », Interview de Marcel Duchamp à la RTBF en 1965 par  Jean Neyens

2 – « Bottlerack », en anglais dans le texte, désigne un « casier à bouteille » et non « un séchoir à bouteille».

3 – En 1916, Duchamp écrivant à sa sœur Suzanne et ignorant encore que  son « porte-bouteilles » avait déjà été jeté, lui avait proposé de conserver l’objet pour elle et d’y inscrire une petite phrase ainsi que la date et de le signer du nom de son frère pour en faire le « premier Ready-made « à distance ».

4 - Concernant Katherine Dreier, amie et collectionneuse de Duchamp, on se souviendra qu’elle fut aussi l’une des personnes qui s’opposèrent en 1917 à l’entrée de Fontaine d’un certain R.Mutt à l’Armory Show…  Etrange coïncidence que d’observer que cette réplique à distance porte la consonnance du nom même de celle qui l’avait pourtant ainsi « laisser choir pour une broutille ».

5 – Seiche (sèche) : genre de céphalopode dont  le corps contient un os spongieux employé autrefois comme absorbant. Divers auteurs anciens et modernes avaient prêté à la sèche la petite ruse de troubler l'eau par l'émission volontaire de son encre.... mais d'autres auteurs, moins amis du merveilleux, préfèrent de penser que l'émission de la liqueur n'est que l'effet de la peur qui saisit l'animal. [Bonnet, La contemplation de la nature]

Publié dans Réplique(s)

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Gertrude 06/12/2010 15:11


Fouinant quelques images duchampiennes par les voies googolisantes je suis tombé dans votre toile: un vrai bonheur! Permettez que dans quelques jours (le neuf pour être précis) je noue quelques
fils vers quelques uns de vos beaux articles si cultivés. Mon crâne ready-made reviendra lire dans votre espace passionnant. C'est sûr!