Déneiger en hauts troubles

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« À New-York, en 1915, j'achetai dans une quincaillerie une pelle à neige sur laquelle j'écrivis: En prévision du bras cassé. »

M.D, « A propos des Ready-mades »

 

Mahonri Young, Shoveler, 1903
 

En 1913, Marcel Duchamp exposait à New York son « Nu descendant l’escalier » qui allait connaître un succès retentissant et immédiat après avoir été boudé (le mot est faible) par la critique parisienne. L’œuvre sera vite vendue et assurera durablement la renommée de l’artiste Outre Atlantique, alors même qu’il n’y avait jamais mis les pieds. Sentant confusément que son avenir artistique se jouait là-bas, il décide après une longue réflexion de s’y rendre en été 1915. L’accueil favorable à son encontre, et surtout le soutien du couple Arensberg, le conforte dans l’idée de s’installer. Sa seule crainte, confit-il à un ami1, est de devoir « en arriver à vendre des toiles [pour gagner sa vie], en un mot d’être un artiste peintre » 

On peut être surpris de cette remarque mais, pour Marcel Duchamp, ce changement souhaité de lieu, ce choix d’un nouveau monde correspond, en réalité, à une envie plus profonde, plus radicale de rompre avec la tradition classique de l’art européen que Duchamp considérait, sans doute par dépit personnel (mais peut-être pas seulement), comme mort. Le rejet de sa peinture par le Salon des Indépendants (où figuraient pourtant une bonne partie de ses amis peintres), l’amena donc à ce point de rupture qui lui fit abandonner « la camisole cubiste » pour une peinture plus « sèche », « divorcée du réalisme » b et purifiée des influences du passé. ». Les propos sont durs et excessifs, mais correspondent, même à quelques 50 ans d’écart, au sentiment qu’avait du éprouver l’artiste devant ce lâchage (si non ce lynchage – voir Le pendu femelle) de la critique française pour ses peintures, au point de chercher une nouvelle voie (lactée).

L’intention du Grand verre est née à cette période, et c’est encore à ce moment là qu’apparaissent les premières tentatives de réaliser des sculptures toutes faites.

Pelle à déneiger (manche béquille) de fabrication française

Le premier Ready-made digne de ce nom, qui va signer l’acte de divorce, est donc cette Pelle à neige, objet choisit, dit Duchamp, pour son identité typiquement New-yorkaise et que l’artiste, après l’avoir acheté à un prix raisonnable, va suspendre comme un trophée (trop fait) dans son atelier.

Trophée ironique, cette pelle faite pour débarrasser le trottoir de neige, l’est d’ailleurs à double titre, si l’on peut dire : en anglais et en français. J’imagine que pour l’oreille de l’artiste, non encore exercée à la sonorité de la langue, le mot « a snow shovel » pouvait être entendu comme « as-know-show- well, » soit, toujours approximativement, comme « ainsi connu (découvert) : bien montré », ce qui correspond, à peu de choses près, à la logique même du Ready-made (in usa), mais encore, par une Duchampitrerie à laquelle il nous habitué : « ainsi con nu bien mont(r)é » renvoyant à la figure du Nu descendant et descendue (par la critique).

La pelle suspendue (suspendre l’appel, haut et court 3), la pelle pendue (la belle pendue), peut donc bien être assimilée à l’objet du délit, ici exposé : « Arrhe est à art ce que merde est à merde » avait inscrit duchamp dans une note de la Boite de 1914, et de préciser « l’Arrhe de la peinture est du genre féminin. » 2.

Dans un autre registre, utilisant les principes de la Gammaire logique de Jean-Pierre Brisset, lequel pensait qu’il ne s’agit plus de laisser « la bride sur le cou de la folle au logis », La pelle à neige  peut se décliner en « laper la neige », « la paix la neige », « là pet, là neige », « la pelle, année J…», etc, montrant par là, à juste titre, que « Tout ça, c’était des jeux de mots.»4


En prévision du bras cassé, (In advance of the broken arm) peut être compris, en ce sens, comme la transcription de l’inquiétude de l’artiste à « re-devenir un simple artiste peintre » lui qui précisément cherchait à fuir l’équipe de bras cassés (de Braque assez !). qu’il avait côtoyé et laissé en Europe.

 « Faire ça (l’appel du grand large et des horizons nouveaux) plutôt que de peindre (de peigner) la girafe ou la banquise » serait une formule encore possible4 et 4bis.


On peut enfin y voir une allusion triviale au geste même du pelleteur qui se casse les reins à dégager la voie5 en balançant la substance blanche à la pelle.6

[...]

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1 – Lettre de Duchamp  à Walter Patch cité par Francis N.Nauman dans «L’art à l’ère de la reproduction » ED. Hazan , 1999.

2 – Autrement dit le ready-made de genre féminin est la ready-made puisque l’arrhe est dit merdre, et qu’elle se prête à l’emploi. Ici, dans le dépliage incessant des sonorités on entendra également : la raie dit merde et pète à l’emploi.

3 – Haut et cour (d’appel ) : la pelle à neige : la peine allège

4Pierre Cabanne, Entretiens avec M.D.,1967 : Tout ça ce n’était que des maux !

4 bis –. On se souviendra aussi que si l’Armory Show serait l’exposition des armoires (armoiries, blasons,.. autant dire des vielles badernes) le succès rencontré en 1913 ne pouvait que le laisser songeur. Amory écoué en latin peut s’entendre comme ars moris,  Ars désignant les moyens, procédés (de conduite), l’habileté pratique, l’adresse, la ruse, l’artifice, le métier, l’art, la théorie, la technique (d’un métier), etc) et moris  la coutume,l’ usage, la tradition… Duchamp plein de morgue écrira à ce propos : « acheter une armoire à glace pour le tain.. »… de là à supposer que « broken arm’ » c’est l’armoire à glace cassée : de l’arm’ or he show, déduction prémonitoire, s’il en est, de ce qu’il adviendra au Grand Verre quelques années plus tard…

5 – Faire le trottoir à la pelle peut rapporter plus que l’on ne pense.

6 - Une fois la pelle à neige passée, il est nécessaire, si l’on ne veut pas essuyer une chute, mettre du sel. L’or blanc c’était le sel ce que marchand de sel ne pouvait ignorer.

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