L’art ou ? (débit cyclique en débat)

Publié le par ap

"L'amour à bicyclette est un véritable amour du prochain". Johannes Theodor Baargeld

 

"À force de gravir des côtes et de n’avaler que des kilomètres, voyez quel pauvre squelette est devenue votre bicyclette ! La mienne quitte le moins possible son abri et possède aujourd’hui un guidon potelé, une selle rebondie, ses tubulures structurent une carnation florissante et même son léger embonpoint atteste de sa bonne santé. Raillant les sportifs affûtés jusqu’à l’âme, nous ne sortons guère que pour nous rendre bras dessus bras dessous à la pâtisserie." Eric Chevillard, L'autofictif, 20 mai 208
 

Lorsqu’il quitta Paris en 1915 pour se rendre à New York, Duchamp laissa derrière lui, dans son atelier, quelques sculptures. En 1916 dans un courrier à sa sœur Suzanne, il s’inquiétait de savoir ce qu’étaient devenus une roue de bicyclette et un porte bouteille qu’il aurait acheté, selon ses propos, comme sculptures toutes faites. Suzanne qui n’avait pas jugé nécessaire de conserver ces rossignols, s’en était tout simplement débarrassée. Si l’idée d’utiliser des formes préfabriquées comme sculptures avait germé à Paris, c’est aux Etats Unis que prit forme le concept de Ready-made. « C’est le mot qui m’a intéressé » confiait Duchamp à Pierre Cabane. Le mot et non la chose. Pourtant à bien considérer les travaux qui précèdent que ce soient les peintures ou les premières épures mécanistes (le Moulin à café, la broyeuse de chocolat et déjà les premières études du Grand verre, on a du mal à croire au simple hasard du choix de ces objets, ou au fait qu’il n’y avait là « qu’une simple distraction » comme il aimait à le répéter. Ou bien, si cette distraction existait, ne fallait-il pas l’entendre dans le sens de diversion : faire diversion, détourner l’attention…

La roue, le principe giratoire, l’aspect mécanique et pur de la forme, cercle tendu de rayons, ne pouvait pas laisser indifférent celui qui traçait avec application les lignes des tambours de la Broyeuse de chocolat, ou dessinait un cycliste sur les lignes, non moins régulières, d’une partition musicale.

M. Duchamp Avoir l’apprenti dans le soleil , reproduit dans la boite de 1914

La roue de bicyclette, montée à l’envers sur le siège d’un tabouret, astre rayonnant, réunit en effet non seulement ses qualités visuelles propres (industrielles) mais aussi toutes celles qui, sur un plan esthétique, pouvaient fasciner Duchamp à cette époque. On trouve par exemple dans les notes de la boite verte, rédigées entre 1912 et 1915, une petite phrase qui, si elle ne définit pas l’objet dont nous parlons ici, à une lettre près (t), définit assez  bien ces préoccupations : « Graphiquement, cette route tendra vers la ligne pure géométrique sans épaisseur (rencontre de 2 plans me semble le seul moyen pictural d’arriver à cette pureté).

La roue, installée sur son axe conserve son principe de rotation, mais on sait aussi que la fourche, qui lui sert de support, montée sur le siège, est mobile. Cette pièce de vélo est donc dotée de deux types de mouvements possibles. L’effet cinétique (optique) dû à la mise en branle de la roue, dont on sait qu’il constitue un autre centre d’intérêt pour Duchamp (voir ici les Roto-reliefs) peut donc être associé à celui giratoire des deux jambes de la fourche permettant ainsi cette rencontre des deux plans, en deux ou trois dimensions…

Duchamp a pris soin de supprimer les éléments superflus de cette roue : ni pneumatique1, ni chambre à air (de Paris) qui viendrait alourdir visuellement l’ensemble et surtout lui conserverait son caractère fonctionnel d’origine. La roue est nue. La roue est libre.

Fixée sur un tabouret qui tient lieu de socle, la roue tourne. Il semble évident que le mouvement cyclique entre les deux jambes dressées de la fourche, le cliquetis des roulements à billes, sont là pour évoquer, par cette répétition fluide, une sorte d’ivresse auto-désirante, un onanisme mimé (parodié) de l’orgasme, du paroxysme vibrant (rayonnant) aux soubresauts chaotiques 2.

Carte postale 1890

Assise, mise sur la sellette, la roue est une machine-célibataire, semblable à la Mariée, « cette vierge arrivée au terme de son désir », est un « désir-rouage » produisant « un épanouissement cinématique »… La roue est encore d’une certaine façon « l’auréole de la mariée, l’ensemble de ses vibrations splendides ».

Si la vision solaire (« Avoir l’apprenti dans le soleil »), cyclopéenne (« Chose à regarder d’un œil.. »), ou foraine ne sont pas à négliger, il semble cependant que cette roue recyclée montée sur ce trône dérisoire (un tabouret de cuisine) soit une transposition ironique, une incarnation amusée (à musée) et impertinente (fourchue) de la figure sacrée de la Vierge : une ombre portée qui n’est plus voilée.

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Quant à filer l’haleine3, la roue en rouet restera un mot d’elle (étouffé), dit il à Roussel.

[...]

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1 – Pneuma-tique : comme le fait justement observer l’ami holbein, dans un commentaire précédent, le pneuma c’est le souffle de l’esprit. Ici pourtant, le peuma tique car cette vierge est ordinaire : la mariée n’est pas Marie, son désir étant commun et mécanique.

2 - Je ne sais plus où j’ai lu cela, mais il me semble aussi que Duchamp comparait le mouvement de cette roue à un feu de cheminée. L’allusion grivoise de la flamme (femme) qui danse et de la braise sans âtre est ici très bûchée.

3 – Sans l’art où la rose, t’es ténue.

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holbein 11/05/2008 16:18

Il me semble que c'est dans un entretien avec Georges Charbonnier que
Duchamp explique la genèse de l'œuvre et de la relation à la cheminée. Georges Charbonnier c'est quelqu'un qui savait vraiment mener un entretien.

Li (Bi - quoique bataire) 10/05/2008 10:55

Pour la note 2 (qui d'ailleurs semble ne pas avoir de référence dans le texte... serait-ce la note bleue d'un erratum musical ?) : je ne sais pas si c'est écrit quelque part, mais cette histoire de feu de cheminée est dite par Duchamp lors d'un entretien (celui, je crois, qui commence par "...là il y a du volume ! Et comment ! Et le volume, si on l'entend le volume !" que les auditeurs de France Culture le vendredi soir à 21h00 connaissent bien - je vais essayer de retrouver la source exacte).Il y raconte (je cite de mémoire...) qu'à Paris, il n'avait pas de cheminée, et que la lumière et les ombres portées d'un bon feu (connu sans doute dans son enfance) lui manquaient. Il y a avait là cette roue de bicyclette, toute brillante, qui, faisant tourner ses rayons dans les rayons du soleil, lançait sur les murs des éclairs sautillants qui lui rappelaient ce feu de cheminée manquant...