Boite à malice

Publié le par ap

« Tirelire (ou conserves)

Faire un readymade avec boîte enfermant quelque chose irreconnaissable au son et souder la boîte.

Fait déjà dans semi Readymade en plaques de cuivre et pelote de corde. »

 M. Duchamp in «la  boite verte »- 1912 – 1934


Marcel Duchamp, A bruit secret 1916-1964

A bruit secret, réalisé à la même année que Peigne, et dans des conditions que j’ai déjà évoqué, possède un dispositif visuel plus complexe que Air de Paris ou  Pliant de voyage, ne serait-ce que par le mode d’assemblage de ses différents éléments (deux plaques de cuivre gravées enserrant une pelote de ficelle, elle-même dissimulant un objet…). En regardant l’objet posé sur ses quatre pattes, c’est à la forme d’un dévidoir que l’on pense tout d’abord, de ceux que l’on aurait pu croiser sur le comptoirs d’un magasin et qui auraient servit à ficeler un paquet. D’ailleurs, il s’agit bien de cela, A bruit secret est une boite fermée, un paquet de ficelles contenant quelque chose.

Etrangement ce mot  « dévidoir »1 se traduit par « reel » en anglais, on peut donc se plaire à imaginer que l’ambiguïté véhiculée par ce faux ami - « reel » n’est pas « real » - ait pu tenter l’auteur, d’une part parce que l’aspect qu’il avait n’était pas celui d’un objet existant réellement, et d’autre part parce que, en tirant sur la bobine on pouvait découvrir l’objet réel dissimulé dans la pelote, autrement dit : le secret caché (la vérité ?), ne tiendrait qu’à un fil, celui des apparences.

A première vue il apparaît que cet objet construit et non trouvé, ne semble pas être à proprement parlé, un Ready-made, un Tout fait2 pour reprendre l’expression consacrée.

Pourtant, la définition qu’en donne Duchamp dit, en substance, qu’il a pensé ce terme, Ready-made pour désigner non une nouvelle forme d’objet esthétique, mais plutôt un processus conduisant à transformer la perception de l’objet initial, par un moyen ou par un autre (cette transformation pouvant être minimale ou élaborée), et à l’occasion « d’ajouter une petite phrase » qui « au lieu de décrire l’objet  comme l’aurait fait un titre, était destiné à emporter l’esprit du spectateur vers d’autres régions plus verbales. »

Un Ready-made est donc une forme (Duchamp utilise le mot de manifestation) affirmant donc une « indifférence esthétique visuelle » de l’objet initial (bon et mauvais goût) mais portant une attention toute particulière au commentaire qui l’accompagne.

On peut supposer que ce mot-valise, écrit dans un anglais approximatif, soit en partie dû au lieu, l’artiste résidant à New-York, mais on peut aussi penser que le choix de ces deux mots accolés c’est fait en tenant compte de la prononciation Read-he-made (« Lisez ce qu’il a fait ! ») renvoyant à la fameuse formule : « C’est le regardeur qui fait le tableau. ». Cette Hypothèse est d’ailleurs confirmée par une autre précision de Duchamp : « Comme les tubes de peinture utilisés par l’artiste sont des produits manufacturés et tout-faits, nous devons conclure que toutes les toiles du mode sont des Ready-mades aidés et des travaux d’assemblage. »3

A Bruit secret serait donc bien, selon cette précision, un Ready-made aidé, interprété à quatre mains : celles de l’artiste et celles du collectionneur (Arensberg), geste assez inédit, puisque par là, l’artiste propose presque une inversion du processus convenu de création en passant commande de l’œuvre au collectionneur. Mieux, c’est en autorisant ce geste, qui consiste à introduire un objet dans le corps de l’assemblage, et dont l’identité même reste inconnue de l’artiste, que Duchamp fait œuvre. Ici le principe de retournement lié à l’idée ancienne du savoir faire (geste) est donc abolie au profit de l’intention (concept) montrant bien en quoi la création relève donc, à ses yeux, davantage de la logique que de la physique. D’ailleurs, un coup aidé  jamais n’abolira le hasard, pourrait-on dire en paraphrasant Malarmé, poète que Duchamp considérait effectivement comme essentiel.


M.Duchamp, Mile of string, (installation pour l'exposition Surréaliste) 1942

Cet abri secret, tunnel scellé (bridé), condamné aux deux extrémités par des plaques de cuivre - empêchant ainsi toute intrusion postérieure - contient donc, comme je l’ai évoqué à propos de Air de Paris, ce dépôt mystérieux, logé dans le ventre de la pelote et qui est peut être une allusion au liquide séminal, assimilant ainsi la chose à quatre pattes à une improbable matrice féminine4. A secret bride.


François Chauveau, Dédale présente à Pasiphaé sa créature, 1676.(RMN)

Sur chacune des plaques, est gravé une inscription composée d’une succession de trois lignes de lettres inscrites dans une grille de petits carrés. Sur la plaque supérieure on peut lire :

 

P.G.  .ECIDES  DEBARRASSE. →

LE.    D.SERT.   F.URNIS.ENT →

AS  HOW.V.R    COR.ESPONDS →

 et sur la face inférieure : 

.IR.     CAR.E     LONGSEA

F.NE,     HEA.,      .O.SQUE

TE.U     S.ARP     BAR AIN .

 

Ce texte à trou, nécessite pour être déchiffré une double action qui consiste, d’une part à remplacer les points par les lettres manquantes et d’autre part à suivre les flèches qui à la fin de chaque ligne de la plaque supérieure indique qu’il faut lire la suite sur l’autre plaque. C’est, entre autres, par ce geste de rotation obligé que l’on peut découvrir le bruit produit par l’objet caché au sein de la bobine. Ce qui revient à dire que c’est en lisant (tout au moins en essayant de lire !) que l’on entend sans voir.

Duchamp précisa lors de la réédition de ce Ready-made, par la galerie Schwarz, en 1964, que les mots inscrits n’étaient rien d’autre qu’un exercice de comparaison orthographique (français /anglais). Les points5 pouvant être remplacés (à une exception près : débarassé [e]) par l’une des deux lettres de des deux autres lignes à la verticale (ex : [.IR.] > [F.NE] > [TE.U] =  FIRE, FINE , TENU). Anglais et français étant mélangé et ne produisant aucun sens. Les flèches indiquant la continuité d’une ligne de la plaque inférieure à la plaque supérieure sans que cela signifie quoique ce soit.
Le texte que l’on découvre, suite à cette gymnastique physique et mentale, n’éclaire pas davantage, à première lecture, le sens de l’objet. Composé avec l’aide de Sophie Tradwell, journaliste et traductrice bilingue, le texte alterne étrangement des bouts de phrases anglaises et françaises.

fire carre longsea  → peg decided debarrassé[e]

fine, heap, lorsque les deserts  fournissent

tenu sharp bargain   as however corresponds

Construit sur le même principe que les cartes postales de Rendez vous du dimanche 6 février 1916, le texte relève en effet d’une cryptographie volontairement opaque. On pourait cependant, en suivant les observations de Duchamp, tenter une transposition comparative et absurde comme :

firent carrer longues scies Peg[gy] decide aide des bas racés

fit nippe lors eke led insert four nice

tes nus charres peu, barrent gaine à sous et verre corps et se pondent

ce qui, il faut bien l’avouer, en l’état6, reste de l’ordre de l’énigme…  

Boite à secret et à bruit (à musique), le son produit par ce montage, lorsque qu’il est agité ou secoué, est encore celui d’un grelot (« you can ring my bell !»), le « drelin-drelin » de la pièce dans la tirelire et, par association d’idées, celui de la caisse enregistreuse (« a cash register » ou « a cache regist her » > la cachette l’enregistre). « Cuisses enregistreuses »  aurait dit Rrose, quelques années plus tard.

A lire aussi sur espace  holbein une belle citation de Bernard Marcadé à propos de la clé des cendres...

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1 -  Dévidoir : "des vides ou art" et "dévie doux art"…

2 - En fait, le terme Ready-made dans sa traduction littérale donne prêt-fait, prêt étant ici à comprendre comme déjà prêt, et fait, pour fabriqué, voire manufacturé (et non comme un titre administratif !). Un préfabriqué donc, un objet industriel prêt à l’emploi. On notera encore que Tout-fait . ou  « Du hasard en conserve », M.Duchamp, in la Boite verte, 1912-1964.

3 – Duchamp, « A propos des Ready-mades,1961, in « Duchamp du signe », Ed Flammarion 1975.

4 – Dans la mythologie grecque, cette idée d’un simulacre à quatre pattes avait déjà été inventée par Dédale pour permettre à Pasiphaé, dissimulée à l’intérieur de s’accoupler avec le taureau blanc de Minos. Le fruit de cette union monstrueuse donnera naissance au Minotaure que Minos fera soustraire au regard en faisant construire un labyrinthe. On se souviendra aussi que la ficelle (le fil) qui avait servit à Dédale pour convaincre Minos de prendre à son service – Dédale ayant pu donner la longueur exacte d’un escargot en introduisant un fil dans la coquille – sera aussi le moyen qu’il suggéra à Ariane pour s’échapper de ce même labyrinthe où elle aurait du être dévorée par le monstre…

5 - En anglais Duchamp utilise le terme de « périods » pour désigner les lettres manquantes, ce qui peut faire penser à celles du cycle menstruel ?

6 – A vot’bon cœur m’sieur dame... !

Publié dans Réplique(s)

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Lili 08/05/2008

http://www.zumbazone.com/duchamp/noise.html