Bol d’air* ambiant

Publié le par ap

En 1919, désireux, selon ses dires, de faire un cadeau à son ami, mais néanmoins mécène, Walter Arensberg, Duchamp demande à un pharmacien parisien de vider une ampoule de sérum physiologique et de la ressouder. L’opération réalisée, il titre l’objet obtenu Air de Paris.

Marcel Duchamp -  Air de Paris, 1919-1964

Si le geste duchampien, est une illustration du fameux proverbe « Avec des si on mettrait Paris en bouteille », la concision et l’astuce de la proposition ne manque pas donc pas - au sens propre et figuré - d’air. Le sérum physiologique, comme chacun sait, est une solution aqueuse additionnée à du chlorure de sodium, une eau salée, si l’on veut, mais dont les caractéristiques d’osmose (d’osmolarité pour être plus précis) sont présentées comme identiques à celle du sang. Cependant, il faut noter que le mot sérum communément employé pour désigner cette solution est considéré comme impropre par le milieu scientifique.

Les différentes utilisations de cette solution physiologique : conservation provisoire de certains organes séparés du corps pour les maintenir en bon état à des fins d'observation, perfusions suite à unedéshydration, et plus couramment, soins du nez et des yeux (notamment chez le nourrisson) sont sans doute des éléments qu’il faut interroger pour comprendre, entre autre choses, pourquoi Duchamp a choisi non seulement ce type de flacon, mais surtout pourquoi il a (dans la première version tout au moins) choisi de conserver l’étiquette d’origine. Il semble donc évident que le dernier point, insistant sur l’olfactif et le visuel, est directement lié au titre de l’œuvre, avec cette particularité que l’air que l’on voit à travers le verre ne peut être respiré puisque l’ampoule est étanche. On notera donc que la substitution du liquide pour l’air, est un jeu de renversement de l’effet annoncé par l’inscription de l’étiquette encore en place.

Une alchimie, si l’on veut (eau/gaz), par un tour de passe-passe (de magie) à la fois physique et logique Si mettre Paris en bouteille relevait du défi physique, le pari virtuel que fit Duchamp fut cependant gagné pour partie.

Représentation de l'union parfaite contenue dans une fiole sacrée.(1)

Le recours au flacon, qui rappelle celui utilisé pour l’Eau de voilette de la Belle Haleine, sur lequel figurait l’effigie de Rrose Selavy, photographiée par Man Ray, peut aussi, à quelques années de distance, se lire comme une prémonition d’un « sel à vie qui arrose, l’air de rien, ici scellé en verre (et contre tous) ». Autrement dit, il y a une certaine continuité (obsession) dans le processus. Si l’Eau de voilette devra se boire (bon pour l’haleine), l’air de Paris peut se voir (à condition de croire aux mythes et au Paris d’Homère).

La forme de l’ampoule (sorte de point d’interrogation, renflé en son milieu en une bulle de verre) et le matériau ont bien évidemment joué un rôle déterminant dans le choix de ce ready-made assisté. Jean Clair note, dans l’un des ses commentaires, la proximité entre cet objet et la bouteille de Klein. Il insiste par ailleurs sur la qualité « infra-mince » du verre, qui contient, au moment même où celui-ci est exécuté, l’air que l’on respire. Emprisonné, cet air (pur ou vicié) de la capitale des arts – on parlait aussi à l’époque de la ville lumière – peut donc être déplacé vers d’autres lieux en conservant ses vertus ou vices premièrs. Voici donc un bout de cette civilisation éclairée (ampoule) à laquelle aspire le Nouveau Monde, à travers le parfum de ses folies (bergères) et son désordre créatif. Car, on s’en doute, ce n’est pas de l’air commun que Duchamp avait choisit d’offrir à son protecteur New Yorkais, mais , bien d’avantage l’air du temps, l’esprit français d’un foisonnement culturel qui, à cette époque, faisait encore de Paris, le carrefour incontesté des arts. Un art de paris, échantillonné par les soins de celui faisait figure d’avant-gardiste, ne pouvait que fleurer bon.

Tout ceci pourrait sembler limpide, voire transparent, mais ce serait sans compter sur l’esprit vaguement retors du père des « ready-made ». Air de Paris est une idée, un vrai concept, donc, avant toute chose, un pur produit de la pensée. Chez Duchamp, faut-il le préciser, la pensée s’emboîte2- et il est bien placé pour revendiquer ce terme, je crois ! – chaque pièce, apparemment éparse, est pourtant liée à une autre (sorte de calcul ou de stratégie que l’on retrouve chez le joueur d’échec), quelle que soit la distance temporelle qui les sépare.

En 1917, deux ans seulement avant Air de Paris, Duchamp avait en effet réalisé un objet avec un  fonctionnement semblable à celui-ci, où la notion de contenant abritait un secret que W.Arensberg, à la demande de l’artiste, aurait enfermé dans une pelote de ficelle, obturée par deux plaques de cuivre.

A bruit secret, puisqu’il s’agit de ce ready-made, peut être en effet considéré comme le pendant opaque de la petite fiole de pharmacie. Hermétiquement clos (au regard), l’objet en question retenait prisonnier un autre objet mystérieux (sauf pour celui qui l’avait introduit dans cette cache) et qui émettait un son lorsqu’on agitait l’ensemble. Ce bruit, cet air (musical), produit à l’abri du ventre des cordelettes et contre les plaques, conserve donc son secret, son mystère (mist air ?), tel un reliquaire, tout comme la paroi de verre conserve l’air.

« Qu’importe le flacon…», non, pas tout à fait ! La forme de l’ampoule semble avoir eu, aux yeux de Duchamp, une certaine importance au point que, lorsque le model original fut accidentellement brisé, l’artiste demanda explicitement à un ami parisien de lui en procurer une nouvelle, en joignant à son courrier un croquis de l’exemplaire initial. Ce ventre en cloque suspendu par un crochet (tel un cintre) et qui semble s’égoutter évoque sans doute aux yeux de Duchamp, par coïncidence, la description qu’il fit du pendu-femelle dans les notes de 1912-1915, figurant dans la boîte verte : « la mariée, à sa base, est un réservoir à essence d’amour », une mariée ici enceinte, épanouie, gonflée à bloc si l’on peut dire. Mais on peut encore penser à la forme d'un préservatif...

Outre l’analogie ventrue des deux objets (qui révèle une nouvelle fois un rapport implicite au corps) on remarquera enfin que, puisqu’ils étaient destinés à la même personne, si l’un est sonore (son or) l’autre est son air. Duchamp, à ce sujet expliquait le choix de cet objet dans un entretien de 1963, de la façon suivante : « J’ai pensé à un cadeau pour Arensberg qui possédait déjà tout ce que la fortune permet d’acquérir : alors je lui rapporté une ampoule d’air de Paris. »

Si l’alchimie duchampienne existe, elle tient peut-être aussi dans cette formule un brin scatologique qui renvoie aussi simultanément à l’origine géographique du Grand verre3 conçu, réalisé à Paris, puis transporté outre-atlantique : Merde Paris (les adieux) et Mère de Paris (l'origine).

 […]

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* - Bol d'air de merle

1 - "Le solutio perfecta ("la solution parfaite") pour les souffrances physiques est expliqué par les mystères de transmutation sexuelle, comme montreici  cette représentation alchimique, se produit entre les deux arbres d'Eden (Kabbalah et l'Alchimie), dans un creuset sacré (le Saint Graal), dont est né l'enfant d'or..." note traduite d'un site traitant des croyances alchimiques.

2 - En somme comme toute œuvre, celle de Duchamp possède une logique interne – dont je précise ici que je ne prétends pas, ni ne souhaite, au fond, en saisir la totale cohérence – qui, comme toute œuvre, se définit par quelques traits saillants, rendus lisibles par la permanence des occurrences choisies.

3 – Les Arensberg possédaient aussi dans leurs collections la pièce majeure de Duchamp, le Grand verre. Un petit verre en cadeau pouvait donc être perçu comme un clin d’œil – voire ici le geste de Manet donnant en prime une asperge au trop généreux acquéreur de la botte d’asperge…

Publié dans Réplique(s)

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Li (bataire) 08/05/2008 00:39

Un commen taire >> ici.

espace-holbein 06/05/2008 16:06

Air de Paris…R.Mutt…Rrose Selavy… (prononcer Eros, c’est la vie)Que d’R….L’air, c’est bien entendu le souffle (le pneuma), donc l’esprit.Marcel Duchamp, artiste de la cosa mentale.

ap 07/05/2008 20:28



Oui, et ce n'est pourtant pas, malgré toutes apparences, le cas de la Roue...



ap 05/05/2008 18:52

Tu connais sûrement la formule :" Rrose Sélavy et moi esquivons les ecchymoses des esquimaux aux mots exquis" in 391, n°18, 07-1924.Car tout est question d'osmose aussi.

Lili 05/05/2008 18:41

Une ampoule d'air de Paris, idéale pour soigner le mal du pays !Autant je peux comprendre que pour un New-Yorkais, avoir une ampoule contenant un Air de Paris sous les yeux (où devrais-je dire sous le nez) est poétique (pour toutes les raisons que tu évoques ici)... autant je ne peux m'empêcher de penser à l'ironie de la situation qui est de retrouver ce même bol d'Air de Paris sous vide dans un lieu parisien : c'est exquis !