DO (h)OW RED NU *

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“Opalin; ô ma laine. Avoir de l’haleine en dessous”

M.D.(R.Selavy, Morceaux moisis)

Marcel Duchamp, Pliant de voyage, 1917-1964

Une housse de protection de machine à écrire, portant l’inscription de la marque, voilà l’objet que choisira Marcel Duchamp pour ce « ready-made souple », ce qui on peut bien le dire fut une première du genre1.

 

Comme pour les deux oeuvres dont j’ai déjà parlé, Fontaine et Peigne, Pliant de voyage (Traveler’s folding item) est une pièce constituée d’abord d’un prélèvement, ou plutôt d’un retranchement, puisque seule la housse vide sans la machine qu’elle était sensée recouvrir et protéger, a été retenue.

On se souviendra que dans L’énigme d’Isidore Ducasse, photographiée en 1920 par Man Ray, c’est l’enveloppe qui porte la force de suggestion, plutôt que l’objet qu’elle dissimule. C’est aussi, comme dans la sculpture de la Grèce antique, la fonction que recouvrent les plis des draps humides des tuniques qui masquent et révèlent simultanément les corps. Dans le cas de Pliant de voyage, toutes fois, l’objet bien que opaque par sa matière n’a rien à cacher d’autre que l’expression furtive d’un désir, voire même d’un simple fantasme.


Cartes postales coquines éditées par Underwood, 1910 (sources, The Virtual Typewriter Museum)

En quelque sorte, et pour le dire vite, la machine a été déshabillée (mise à nue) et l’artiste n’en a conservé que le vêtement. La forme de la housse peut d’ailleurs faire penser à celle d’une jupe de femme en skaï, surtout dans sa présentation la plus connue2, surélevée, au sommet d’une tige. Si le titre ne contient pas directement d’allusions à ce qui se trouve communément sous une jupe, l’inscription de la marque UNDERWOOD, quant à elle, ne laisse aucun doute sur l’intention affichée d’une promenade en sous-bois. La métaphore érotique est donc, une fois encore, l’enjeu de ce dispositif combinant l’apparence visuelle et le langage.

Objet fétichiste (skaï ou cuir), ou simple relique des vêtements de la Mariée, ce pliant déplié (ce dépliant donc, ou ce dais pliant ?), plus léger qu’un baise-en-ville, semble afficher, sous ses airs secrets (secret air), une invitation à un voyage grivois. 

Marcel Duchamp Francis Picabia, Beatrice Wood Coney Island, New York, juin 1917.

Il se trouve qu’en 1916, Marcel Duchamp entretenait des relations avec Béatrice Wood, (surnommée Mama of Dada) jeune artiste américaine avec qui il a aussi fondé, à New York, deux revues dadaïste : The Blind Man et Rongwrong. Or, c’est dans le n°2 de la revue The Blind Man, en Mai 1917 que fut publiée la fameuse reproduction de la photographie de Alfred Stieglitz , Fontaine, légendée The Richard Mutt Case.

 

Dans la Boite en Valise (1941), Duchamp avait choisi de disposer Pliant de voyage au-dessus de Fontaine, et au-dessous de Air de Paris, dans un compartiment latéral à la reproduction du Grand Verre, ne laissant ainsi aucune ambiguïté sur les relations et les associations possibles entre ces différents travaux. Dans l’exposition de 1963 au Pasadena Art Museum, Duchamp devait reprendre, avec des répliques à l’échelle 1, un accrochage semblable.

[…]

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* - DO (h)OW RED NU ou (très approximativement) : « Comment se fait un nu rouge (en sous bois) ? »

1 – Bientôt les montres de Dali allaient couler avant que les objets mous de Claes Oldenburg ne viennent au devant de la scène.

2 - Il existe plusieurs répliques de l’exemplaire original perdu réalisées notamment à partir du modèle réduit que Duchamp avait placé dans la première Boite en valise. En fonction des lieux où ils sont présentés, les modes de présentation changent.

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espace-holbein 04/05/2008 12:20

Under Wood (Béatrice). On ne peut être que sous -en 1916- ou aux pieds  de cette grande dame (elle qui meure à 105 ans !).Effectivement, dans la dernière photographie, la mise en scène de Fountain et d'Underwood (combinés) est très parlante...