Qu'il peigne à peine

Publié le par ap

« Question d’hygiène intime : Faut-il mettre la moelle de l’épée dans le poil de l’aimée ? » Rrose Selavy – dans Le cœur à barbe, 1922


Marcel Duchamp Peigne, 17 02 1916 11pm. NY

Peigne que l’on trouve souvent accompagné de la précision (pour chien) dans les différents descriptifs de catalogue, porte aussi, en anglais le nom de Comb. Sur la tranche de l’objet est inscrit une phrase sibylline : « Trois ou quatre gouttes de hauteur n’ont rien à faire avec la sauvagerie (Three or four drops of height have nothing to do with savagery) »

Cet objet réalisé à New York en 1916 est fortement lié, comme le remarque quelques commentateurs de l’œuvre de Duchamp, à la fréquentation que celui-ci entretenait à cette époque avec Walter Arensberg, lequel était alors fortement préoccupé par des travaux touchant à la cryptographie. Ceci explique donc en partie les productions mettant en jeu le langage sur un mode quasi ésotérique  (Rendez-vous du dimanche six février 1916A bruit secret)


 

A l’origine, ce peigne métallique, était un Cattle comb (ci-dessus) - terme que l’on peut traduire ici rapidement par « peigne à bestiaux » - était relié (fixé) à un manche par deux rivets, logés dans les trous que l’on peut observer sur le plat du peigne.

C’est donc amputé d’un appendice fonctionnel que ce Peigne est proposé au public. Détaché de sa cette la poignée qui permettait, en tirant, de brosser des animaux1 (dans le sens du poil). L’objet se rapproche ainsi de celui, plus civilisé, que nous utilisons à peu près tous pour nous coiffer. En quelque sorte, il y a, ici, comme dans un glissement discret (infra mince) du statut initial puisque l’objet passe de la bestialité à l’humanité. On retrouve ici le processus utilisé pour Fontaine qui, privée de sa tuyauterie (de ses raccords en eau – en haut et en bas -), n’était plus fonctionnelle mais fictionnelle,  ayant par ailleurs valeur de métaphore.

Ce Peigne sans manche ne soufrerait-il pas d’une sorte d’émasculation ? L’idée justifiant en partie la notion de sauvagerie annoncée dans la petite phrase figurant sur la tranche.

Cependant, ne faudrait-il pas, suivant la démarche de J.P Brisset, ou comme le suggère l’artiste lui-même, « écouter-voir » d’une oreille (encrassée) la sonorité anglaise de cattle comb sonner en cat a comb, au quel cas, on pourrait appeler un chat (allusion triviale) un peigne et non un chat, ou plutôt un « Chas », pour reprendre ici le nom du fabriquant du peigne : CHAS-F BINGLER


Peigne 1916 (détail)

 

Mais c’est aussi, Catacombes qui résonne dans cattle comb (si on l’entend en français), suggérant par exemple les carrières souterraines de Paris qui accueillent les ossements de plusieurs cimetières parisiens, dont celui des Innocents. L’image saisissante des différents alignements d’ossuaires pourrait, d’une certaine façon, correspondre au terme de sauvagerie. Si l’hypothèse peut être séduisante, il me semble pourtant qu’elle reste anecdotique.

Par contre je reste persuadé que, comme souvent chez Duchamp, c’est dans le jeu du langage que se trouve une partie des réponses que posent ses œuvres. Revenons donc à cette phrase étrangement construite : « Trois ou quatre gouttes de hauteur n’ont rien à faire avec avec la sauvagerie ».

En général on utilise plutôt « deux ou trois » et non « trois ou quatre » pour parler de plusieurs choses concernant un objet ou une personne (je sais deux ou trois choses concernant…). Par ailleurs la formule « gouttes de hauteur » ne correspond à rien de connu : on dit plutôt « haut comme trois pommes » lorsque l’on cherche à donner une taille 2 et « comme deux gouttes d’eau » quand il s’agit de ressemblance. L’amalgame des deux expressions rappelle celle d’une traduction littérale et maladroite d’un idiome étranger (« My foot » pour « Mon cul » en est un exemple). « Trois ou quatre » pourrait alors être le signe volontaire d’une exagération, comme « la goutte d’eau faisant déborder le vase ».


Méthode FitzGerald's. Peigne en métal utilisé pour soigner les lumbagos et les douleurs dans le bas du dos.??

 


Essayons donc de traduire cette formule en évitant le débordement par « deux ou trois gouttes de ressemblance n’ont rien à faire avec… », autrement dit : ce n’est pas parce que ce peigne en métal (pour animaux) ressemble à un peigne (pour humain) qu’il est nécessairement un instrument contondant (con-tond-dent ?), une arme de poing, mais peut-être une coquette lame d’appoint, un poil coquine, surtout lorsqu’il s’agit de s’en servir pour se faire la raie. Ce peigne démanché, a décidément les dents dures, ou les poils, c’est selon, car à tout bien considérer la chose, la moelle de l’épée peut durcir le poil quand le manche est retiré 3… Comme dirait Boris, c’est encore une histoire de poils occultes et de coups de pieds qui se perdent.

Dans le même registre, on notera, toujours en suivant l’idée de la transition4 (de l’animalité vers l’humanité)  que cet ustensile dédié aux pelages est donc bien un peigne à poil qui convient pour tous.



Francis Picabia - Peigne, Revue 391, 1917

[…]

_______

 

1 - Ce peigne d’élevage (cattle comb) fut pourtant volontairement négligé par l’auteur du Grand Verre pour favoriser l’élevage des moutons.

2 - Un peigne c’est aussi, si l’on s’en tient à l’apparence, l’équivalent d’un outil de mesure, dont la régularité des dents peut évoquer les marques d’un réglet. Trois ou quatre gouttes de l’auteur seraient alors considéré comme l’unité de mesure (approximative et barbare) de ce nouvel étalon, avant, bien sûr, qu’il n’invente le triple stoppage comme unité alternative.

3 - D’ailleurs, ayant abandonné la peinture (enfin presque), « ayant jeté le manche » comme on dit, Duchamp laissa sécher ses pinceaux, préférant à l’étude du nu, le toucher du modèle.

4 - Transition est le titre d’une revue pour laquelle M.D, en bon recycleur, utilisa une reproduction de Peigne. L’objet en transit ou du transit, du passage pas sage, mais soigné, échappait à la gravité…

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aida 08/02/2010 10:39


"Trois ou quatre gouttes de hauteur n’ont rien à faire avec la sauvagerie" C'est possibile que la réponse à cette phrase soit en: trois ou quatre goûts d'auteur?... Si j'ai dit une bêtise, n'en
vous en faites pas, je suis italienne, je ne maitrise pas très bien le français, mais j'apprécie quand même beaucoup votre travail. Merci bien.


espace-holbein 02/05/2008 23:38

Quel toubillon ! Mon cher, vous m'impressionnez ! Moi qui ne me peigne jamais...C'est vrai, je pense aussi que pour Duchamp c'est dans le jeu du langage que se trouve une partie des réponses que posent ses œuvres. Quoi que je ne sois pas sûr qu'il s'agisse bien de «réponses». Il se garde bien ,dans ses interviews, de donner des réponses. Duchamp lance des formules subtiles ou produit des œuvres avec jeux de miroirs/sens (généralement à forte connotation sexuelle) : langage d'un côté, sexualité de l'autre ; et l'on retrouve le binôme homme (culture) / animal (nature). Nous sommes donc tous concernés...