Comme une bouteille à l'amer...

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Un commentaire d’un article récent, intitulé « Echo-mail (patrimoine) », nous invitait à jeter un œil du côté de l’œuvre de Allan Sekula, dont j’apprends, par incidence, qu’une exposition se tient finit en ce moment à Paris, à la Galerie Michel Rein .

Pour ma part, je ne connaissais le travail de Allan Sekula que par quelques images et l’analyse que Dominique Baqué avait réalisée dans son ouvrage «Photoraphie plasticienne, l’extrême contemporain» (1). L’auteur de cet ouvrage définit le travail photographique de Allan Sekula comme celui d’un documentariste engagé, utilisant l’image davantage pour son potentiel critique que pour ses qualités esthétiques, bien que, à cet égard, il reste difficile d’établir, pour certaines de celles-ci, la part entre ces deux aspects.


A. Sekula, Doomed fishing village of Ilsan. South Korea. 1993

Que ce soit depuis la passerelle d’un porte containers ou depuis les quais d’un ensemble portuaire, du fin fond des soutes ou d’une mine ou encore sur les pelouses bien entretenues de quelques quartiers chics, ces photographies (et plus récemment ces vidéos) prennent acte (enregistrent) des lieux et des personnes qui y travaillent.


A. Sekula, San Juan de Ulùs, 1993


Revendiquant sans équivoque un discours politique, l’œuvre de Allan Sekula interroge les conditions de travail et les enjeux sociaux-économiques de notre époque, dans un contexte qui est celui de la mondialisation. Regard critique ce n’est pourtant pas, à proprement parler, un travail de reportage auquel se livre l’artiste, mais bien davantage à une construction d’ordre métaphorique. Articulée sur un principe de séquences  (diptyques, triptyques), les images jouent de la répétition, du décalage et du montage (comme au cinéma). Il pourrait donc s’agir d’un récit, plutôt que d’un simple compte rendu.


A. Sekula « Soudeur de chantier naval découpant de l'acier à Ensenada (Mexique) », 1997


« Travailler plus pour gagner plus », présenté en ce moment à la galerie Michel Rein à Paris, est le troisième volet d’un travail initié avec « Tous les hommes deviendront sœurs » (1996) puis « Les riches détruisent la planète » (2007).

Allan Sekula
« Tous les hommes deviendront sœurs », 1996
« Les riches détruisent la planète », 2007
« Travailler plus pour gagner plus », 2008


S’inspirant du procédé de la lettre anonyme, Allan Sekula a composé des phrases à partir de lettres découpées dans des revues, lesquelles sont superposées à une même image, issue de la série « Dead Letter Office ». La déclinaison en trois langues (on remarquera que l’anglais n’est pas présent) de ces slogans, la permanence de l’image et leur étalement dans le temps, correspondent ici à la volonté de pointer, avec ironie, (par un procédé populaire ou sommaire) un état du monde où les illusions, les utopies et les effets d’annonce ridicules rythment les discours politiques de tous bords, sans que pour autant rien ne change. Si la réflexion sur ce contexte dénoncé depuis douze ans semble inchangée, il apparaît cependant que le glissement progressif du niveau des slogans tend vers encore plus d’hypocrisie ou de cynisme (2).

« Je m'efforce, quant à moi, de représenter la société de manière globale; les détails, les moments, les instants sont insérés dans un cadre plus large de relations économiques et sociales. Je ne me fais aucune illusion quant à la capacité du photographe à rendre une vérité universelle. [...] La photographie étant un médium modeste parce que descriptif, elle sous-entend les conditions esthétiques déjà présentes dans un monde qu'elle ne fait que décrire. […]
Pour moi, la fonction descriptive est un modèle très important. Le principe qui consiste à respecter l'objet et à ne pas le soumettre à un traitement trop esthétisant est la base de la construction d'une relation entre les différents éléments photographiques qui tendent en grande partie à favoriser une séquence par rapport à une série, une sorte de flot d'images. » A.S (3).

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1 – Dominique Baqué «  Photographie plasticienne, l’extrême contemporain », Ed du Regard, Paris 2004

2 -  A ce propos, on remarquera la bêtise de cette formule qui a tant frappé les esprits, « travailler plus pour gagner plus ! » qui, si elle s’appuie sur une évidence (presque une lapalissade) promet un augmentation des profits individuels mais se garde bien de dire à quoi cela peut servir : gagner plus pour quoi faire ? Autrement dit cette formule est plutôt creuse, en cela qu’elle ne délivre aucun projet de société.

3 – Extraits de l’Entretien accordé par Allan Sekulla à Camille Waintrop (Bulletin de la SFP, 7e série-N°14, juillet 2002)

Quelques travaux sont visibles ici : Galerie Michel Rein  et Christopher Grimes Gallery  on peut aussi lire le Communiqué de presse de la Galerie Michel Rein (exposition du 08-03 au 05-04-08).


 

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espace-holbein 20/04/2008 13:18

Il y a un petit bouquin fameux de Dominique Baqué où elle
évoque un peu plus longuement que dans « la photographie
plasticienne » le travail d’Allan
Sekula : « Pour un nouvel art politique »
(champs-Flammarion). Elle y parle du travail de documentaristes comme lui
(ou comme Gilles Saussier ou Marc Pataud) qui pensent leur pratique comme élaboration d’un sens jamais donné tel
quel, toujours à déchiffrer et à construire.
Sekula, dit-elle, est l’auteur d’une œuvre qui s’est très
vite interrogée sur la fonction documentaire, son absence apparente
d’esthétisation, ses ambiguïtés, mais aussi son potentiel critique. Il faut
effectivement marquer la différence entre « esthétisation » d’une
pratique et « qualités esthétiques ». Ce que tu relèves à juste
titre : « (…)utilisant l’image davantage pour son
potentiel critique que pour ses qualités esthétiques, bien que, à cet égard, il
reste difficile d’établir, pour certaines de celles-ci, la part entre ces deux
aspects.»
La notion de « qualités esthétiques », il faut
vraiment l’interroger ; elle est dépendante de certaines conceptions à la
fois personnelles et intellectuelles. Le
temps et les modes lui donnent une véritable flexibilité…. Dominique Baqué
rappelle que le documentaire n’est
jamais la restitution plate et objective d’un réel donné. A partir du moment où
l’on filme (ou photographie), il y a fabrication, mise en scène (même si l’on décide d’être le plus
« objectif » possible), création et donc fiction. J’ai entendu à
plusieurs reprises (au Centre Pompidou) Jean-Louis Comolli qui intervient ces
temps-ci sur ce thème de la constitution du documentaire en présentant des
films-phares comme « Moi, un Noir » de Jean Rouch ou encore
« L’Homme d’Aran » de Flaherty et qui prétend qu’il n’existe pas de
réelles différences entre fiction et documentaire. L’esthétique d’un film va se fabriquer
d’elle-même (y compris celle de la neutralité).