L'angora de Bob (4)

Publié le par ap


110206-barleduc.jpg

On le voit, si le choix de cette chèvre angora, pour Rauschenberg, relève d’un hasard qui est d’abord le résultat d’un malentendu initial, elle draine une multitude significations possibles. Par contre, le pneu qui lui est associé, tantôt ceinture auréole ou bouée, procède lui est d’un geste délibéré, même s’il peut paraître incongru.

Le pneu est un objet (un signe) que Rauschenberg a utilisé assez souvent dans ses œuvres en explorant les nombreuses possibilités que lui offrait le volume ou les motifs qui le compose.

110206-barleduc.jpgR. Rauschenberg "Automobile tire print", 1953
110206-barleduc.jpgR.Raushenberg, Montage des éléments sonores de Oracle, 1965
110206-barleduc.jpgR. Rauschenberg "Phoenix scale", 1978
110206-barleduc.jpgR. Rauschenberg "Rookery mounds mud dauber", 1979
110206-barleduc.jpgR.Rauschenberg "Tire lamp", 2001
110206-barleduc.jpgR.Rauschenberg "Glass tire", 2003

Cet anneau (ou ce ruban) de caoutchouc, emblème d’une révolution technologique du début du 20e siècle, eut, il est vrai, un succès fulgurent et des répercutions mondiales pour l’industrie des véhicules.


110206-barleduc.jpg

L’avantage du produit qui assure un confort de conduite pour les automobilistes a cependant un revers. L’usure du pneu est assez rapide et son recyclage n’est pas si simple.

110206-barleduc.jpg

De fait, il existe, de part le monde, et depuis sa création, de nombreuses décharges de pneus. L’imagination populaire a su très tôt, mais ponctuellement, réutiliser ces rebus soit pour les qualités du matériau, soit pour leur forme.


110206-barleduc.jpg

Robert Rauschenberg «Jasper + Lois Jones », 1962


110206-barleduc.jpg

Ici, dans Monogram, l’artiste a peint en blanc l’extérieur du pneu. Il existe, bien entendu, des pneus utilisant les deux couleurs. Ces modèles élégants, étaient d’ailleurs en vogue dans les années 1940, pour les véhicules de luxe. Seulement, contrairement à la version de Rauschneberg, c’est toujours la partie intérieure du pneu (zone flanc) qui est blanche.

110206-barleduc.jpg

Esthétiquement, l’effet produit par cette inversion est compréhensible car, vu de profil, le passage entre la laine de la chèvre et le pneu est moins brutal. De plus le recouvrement de peinture a l’avantage, grâce aux dessins gravés sur la tranche, d’imiter un tressage, rappelant un peu les mailles d’un pull-over.

110206-barleduc.jpg

Ce qui est plus surprenant cependant, est le rapprochement visuel produit par cet assemblage et celui que l’on peut faire avec les chutes du Niagara.

Cette analogie est d’autant plus troublante que l'île qui sépare en deux ces cataractes se nomme « Island Goat » (l’île de  la chèvre).

110206-barleduc.jpgNiagara falls - 1800

 
Je dois avouer que je suis longuement demandé quel rapport il pouvait bien y avoir entre la laine, le pneu et les chutes du Niagara - et surtout si il n’y avait pas là, de ma part, une sorte d’illusion d’optique –.  Puis je me suis souvenu de la plaque d’identité de la chèvre fixée sur le socle, où il y était question de la manufacture de textiles de Sanford. En cherchant un peu (et non un pneu!), j’ai trouvé une image qui pouvait en partie répondre à mes questions, sans toute fois être totalement satisfaisante.

110206-barleduc.jpg
Ce détail d’une photographie anonyme, extraite d’un reportage dans une manufacture de textile, datant de 1936, montre des ouvriers qui trient des monceaux de la laine, lesquels serviront à faire des tapis. Les deux hommes semblent littéralement noyés dans des flots de mohair. Le rapport laine/eau est d’ailleurs confirmé de façon assez surréaliste lorsque l’on regarde l’image originale.

Si l’hypothèse de la chute d’eau (assez Duchampienne, je l’avoue) s’avère possible, c’est qu’elle semble aussi confirmée par deux autres détails du plateau-socle qui présentent d’une part un funambule et de l’autre une balle de tennis.

110206-barleduc.jpg110206-barleduc.jpg


Si de nombreux funambules ont effectué la traversée au dessus du fleuve Niagara sur un fil, on a sans doute oublié que de nombreux amateurs aux sensations fortes ont tenté de descendre ces chutes dans différents appareils.


110206-barleduc.jpg

L’un de ces aventuriers, qui Tentèrent le diable, (« Dare the dévil ») , Jean Lussier, en 1928, fit l’expérience de la descente des chutes du Niagara dans une sphère en caoutchouc.

110206-barleduc.jpg

Or, une balle de tennis n’est rien d’autre (à l’origine) que deux demi hémisphères de caoutchouc, couverte de laine, c'est à dire la combinaison inverse de celle proposée par la chèvre et le pneu!!

Par une association d’idées confuses, la chèvre est donc devenue, l’espace d’un instant, l’espace d’un regard, un élément emblématique du paysage américain. Nous étions au Texas et nous voici rendu, en un clin d’oeil, à la frontière du Canada. Du coup, le plateau socle prend une autre signification : il est devenu un paysage ou tout évènement (même le plus trivial) est possible.

Ce tout est possible n’est-ce pas là, somme toute, le credo de ce pays où tout homme peut, si il le souhaite, acquérir une réputation et faire fortune ? Rauschenberg fut-il celui qui tenta le Diable?... Et si oui, de quelle manière ?

[...]

1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7

 

Publié dans peinture

Commenter cet article