Dans la zone

Publié le par ap

« Je souhaiterais, dans le cadre de ma résidence, inviter des écrivains à produire un récit (fiction, nouvelle, etc) ayant un lien, même farfelu, avec Chaumont, afin de réaliser une collection de livres hors-norme issus de ces collaborations. […] La diversité des textes me conduira à inventer une forme bien spécifique pour chacun des ouvrages, dans un souci de mise en abîme de la lecture.[…] L’enjeu, dans le cadre de cette résidence de graphisme, est d’inverser le processus habituel de la commande : ici, en tant que graphiste, j’initie le dispositif, et commandite le «contenu». […] Au moyen de cette liberté rare, offerte par la résidence, je souhaite inventer des liens nouveaux entre texte de création et graphisme. La «bizarrerie» des ouvrages que je veux initier et dont je souhaite inventer la forme, pourra retentir comme un manifeste (sensible) contre la standardisation des livres... », expliquait Fanette Mellier dans sa note d’intention au projet de sa résidence à Chaumont.

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« Dans la zone d'activité » de Eric Chevillard, est donc le premier ouvrage mis en forme par Fanette Mellier. 

« Sous ce titre (sans doute), je me propose de rassembler une vingtaine de textes courts consacrés à une vingtaine de métiers ou professions relevant au sens large de cette zone d’activité qui constitue le monde du travail, lequel se confond de plus en plus avec le monde lui-même et semble en constituer la seule réalité tangible.
Il me paraît intéressant d’imaginer les hommes réduits de fait à leur seule fonction professionnelle, puisque tel est sans doute l’idéal inavoué de nos sociétés modernes (ainsi du fonctionnaire de Kafka, on peut dire qu’il est essentiellement fonctionnaire). Ce seront donc une vingtaine de petits portraits, scènes ou tableaux délibérément excessifs, écrits sur le mode humoristique qui est le mien. (...) Je ne considérerai pas que les professions qui se retrouvent (...) comme à Chaumont dans ces périphéries appelées précisément “zones d’activités”, mais plus largement tous les métiers qui forment le tissu socioprofessionnel de nos villes. », précisait Eric Chevillard.

Le texte se présente en effet comme une galerie de portraits de quelques métiers, un peu à la façon d’un inventaire. Plusieurs catégories se succèdent ainsi, sans volonté de hiérarchie. Le boucher, le clown de supermarché, le maraîcher…

             Le carton était jadis un matériau gris pâle ou marron. Il est aujourd'hui vert comme un banc repeint ou rouge comme le sang au sortir de l'aorte. On le connaissait jadis sous l'aspect de grandes feuilles plates et lisses, parfois légèrement gaufrées. Il affecte à présent des formes sphériques parfaites ou joliment oblongues, ovales, et se cambre sans plier, comme la lune.

            Ils sont beaux, mes légumes ! Ils sont beaux !

             On a donc progressé dans l'art de travailler le carton, c'est indéniable, c’est admirable, mais pour ce qui concerne le goût, il en va tout autrement, c'est toujours la même fadeur. Le carton forme pâte dans la bouche, il infuse dans la salive comme une feuille morte. Est-ce seulement comestible ? On se pose la question en mâchouillant la chose.

            Ils sont beaux, mes légumes !

            Où fabrique-t-on ça ? Dans quelle usine soumise à des impératifs de productivité démentiels, dans quelle cave clandestine où la lumière même ne pénètre que voilée, dans quel laboratoire voué à la recherche du goût de l’eau ? Quelle est la chimie à l'œuvre là-dedans ? Quels déchets entrent dans sa composition ? Des chiffons recyclés ? Des arêtes de poisson-chat ? Des queues de rat ? Du pneu ? Du nuage ? Le rien a donc une forme, un volume, une couleur. La faim s'en nourrit avidement, pour croître.

            Beaux, mes légumes, ils sont beaux !

            Belle tomate, oui, élastique et fallacieuse comme un sein de silicone, et rouge de la honte de son imposture. La limace dépérit sur ce globe factice. Le bois de son cageot ferait un  hors d'œuvre plus délicat. Regardez-la encore faire la maligne sur les tréteaux avec ses mille clones lisses et calibrés. La tomate n'a plus de saveur, plus de présence. Huons-la ! Je cherche un  projectile. Je la trouve.

            Remboursez !

(Le Maraîcher, extrait de Dans zone d'activité)

Pourtant, moins qu’une description des gestes qui définirait l’activité de chacun d’entre eux, il s’agit d’avantage d’un regard en coin, en biais, prenant prétexte de ces cas de figure pour pointer, de façon ironique, les travers, les paradoxes ou les contradictions d’une société organisée, ordonnée par le monde du travail. On retrouve là, d’ailleurs, le ton désenchanté et caustique de l’univers de Sans l’orang-outan, son dernier roman, paru en septembre 2007, aux éditions de Minuit.

Eric Chevillard, en bon entomologiste, après s’être livré à une étude de leurs comportements, épingle donc, tour à tour, quelques espèces communes de papillons et d’insectes. Numérotez vos abatis!

La couverture du livre, reprenant le motif d’une toile d’araignée est, à ce titre, on ne peut plus explicite.

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A l’occasion de l’édition de ce livre, et dans le cadre de cette résidence, l’ IUFM de Champagne-Ardenne (site de Chaumont) accueille, dans ses murs, une mise en espace de Fanette Mellier se voulant un écho à l’intention de l’ouvrage.

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